Ana Primavesi : une figure brésilienne de l’agroécologie

IMG_3329

En novembre dernier, nous avons eu la chance de rencontrer Ana Primavesi, pionnière de l’agroécologie. Dans les années 60, elle était à contre-courant du mouvement dominant qui promouvait l’industrialisation agricole et le “tout chimique”, et se distinguait en replaçant le respect de la vie du sol au coeur de la production agricole. Retour sur une entrevue passionnante avec une personnalité hors du commun.

Née en 1920 en Autriche, Ana Primavesi obtint le diplôme d’agronomie à l´Université Rurale de Vienne avant de faire un doctorat sur la Nutrition Végétale et la Productivité du Sol. En 1949, elle émigre avec son mari au Brésil et se dédie à l´étude de l´amélioration de la fertilité du sol et à la lutte contre l’érosion.

Elle centre ses recherches sur une agriculture préservant et augmentant l’activité biologique du sol, grâce à une teneur en matière organique élevée et en évitant le labour.  L´utilisation d´intrants chimiques est évitée par l’application de techniques alternatives comme l´utilisation d´engrais verts ou encore le contrôle biologique des ravageurs. Cette agriculture repose donc sur la conception du sol comme un organisme vivant, qui a divers niveaux d´ interactions avec la plante.

 “Une terre avec une bonne structure est composée de petits agrégats, qui ne sont rien de plus qu´un entrelacement de micro-organismes.  Ces derniers confèrent la vie au sol et la santé aux plantes, en plus de permettre une bonne infiltration de l´eau. Dans les sols compactés et sans vie, l´eau ruisselle, inonde les sols et entraîne leur érosion.”

Ana Primavesi donna des cours de “Gestion du sol et nutrition végétale“ à l´Université Fédérale de Santa Maria (Rio Grande do Sul), fût directrice du laboratoire de Chimie du Sol. Elle décida par la suite de créer le premier laboratoire de Biologie du Sol du Brésil.

Elle a passé ces 32 dernières années dans sa “ferme écologique“ dans l´Etat de São Paulo, où elle a pu poursuivre ses recherches appliquées en amélioration du sol. Cela ne l’a pas empêchée de continuer à donner des conférences, participer à des débats, faire de l´assistance technique pour des petits et grands producteurs et rédiger de nombreuses publications scientifiques. Elle est aussi conseillère scientifique de la FMO (Fondation Mokiti Okada).[i]

Au cours de sa vie, Ana Primavesi a ainsi publié et écrit 94 articles scientifiques, 11 manuels agricoles et contribué à de nombreuses autres publications. Son livre « Manejo ecológico do solo: a agricultura em regiões tropicais “[ii]  est une référence mondiale qui a révolutionné l´agriculture tropicale écologique en Amérique Latine. Le postulat de ce livre est qu´un sol en bonne santé est un prérequis pour avoir des plantes en bonne santé, et souligne l´importance de ré-établir l´équilibre entre sol, micro-organismes, plantes, animaux et humains.

 “Le secret de la vie est le sol, parce que du sol dépendent les plantes, l´eau, le climat et notre vie. Tout est interconnecté. Il n´existe aucun être humain sain si le sol n´est pas sain et les plantes bien nourries.“

Farouchement opposée aux OGM, que l´agro-industrie présente comme LE futur de l´agriculture, Ana Primavesi apparaît dans le film de Coline Serreau “Solutions locales pour un désordre global” (voir sur le site): « Les OGM, c’est simplement une adaptation des cultures aux terres mortes. »

Elle est co-fondatrice de nombreuses associations (Agricultura Orgânica do Brasil (AAO[iii]), l’International Federation of Organic Agriculture Movements (IFOAM[iv]) d’Amérique Latine, Movimento Agro-Ecológico da América Latina (MAELA[v]),  Movimento de Agroecologia (MAE)) et a reçu de nombreuses décorations, prix nationaux et internationaux reconnaissant son parcours et sa carrière d’agronome. Elle année fût choisie en 2012 pour recevoir le One World Award, principal prix mondial d´agriculture biologique, conféré par l´IFOAM. (http://www.one-world-award.com/ana-maria-primavesi.html).

“La lutte contre la pauvreté est indispensable et directement liée à l´amélioration  du sol et l´utilisation des méthodes d´agriculture écologique.“

Une rencontre hors du commun

IMG_9860

Nous avons eu le privilège de rencontrer Ana Primavesi chez sa fille, Catrin, dans sa maison à São Paulo. A 93 ans, elle ne pouvait plus vivre seule et c’est à regret qu’elle a déménagé pour la capitale et vendu sa ferme. Nous avons tenté de restranscrire ici, ce que les deux femmes, complices et souriantes, nous ont confiées.

Nous: Pourquoi pensez-vous que le sol doit être replacé au centre de l’agriculture?

Ana Primavesi: Logique! Tout dépend de lui: le climat, l´eau, notre nourriture …et de notre nourriture dépend notre vie. Donc tout dépend du sol!

Nous: Au début de votre carrière, on ne parlait que de la chimie du sol. Pourquoi avoir choisi de travailler sur la biologie du sol?

AP: C´était l’évidence… Si vous vous concentrez sur un sujet, vous allez découvrir des choses que les autres n´ont pas encore découvert! Mais cela ne m´a pas gêné  alors que la majorité des personnes ont peur : Aaah, je ne peux pas dire ça parce que monsieur X ne l´a pas encore dit, et donc cela ne compte pas encore! Ainsi soit-il. Mais au final, tout le monde m’a suivi et pas le contraire… parce que les gens se laissent convaincre quand ce que l’on dit fait sens.

Nous: Et aujourd´hui, pensez-vous que les gens soient plus convaincus de l´importance du sol, de l´importance de l´agriculture biologique?

AP: Il y a beaucoup de personnes qui en sont déjà convaincu, beaucoup de gens. Il y en a quelques uns qui pensent encore que la chimie est le paramètre le plus important. Mais que la vie du sol a son importance, je pense que tout le monde en est déjà convaincu .

Catrin Primavesi: Beaucoup pensent que ce n’est pas important, que la production soit biologique ou non, cela va donner les mêmes résultats. Beaucoup d’entre-eux n´ont pas encore compris que la vie de la terre dépend de la vie du sol, et de la non destruction du sol!

AP: C´est évident puisque que la terre est vivante! Je veux dire, peut-être que les petits bouts de sols ne marchent pas, mais tout ce que contient le sol est vivant!

CP: Dans les années 60 elle a fait un film, un dessin animé sur ce qui arrive quand une feuille tombe sur le sol. Immédiatement viennent les bactéries, les champignons, et chacun produit quelque chose, et je crois que ce film pourrait être utilisé dans les écoles dès la primaire pour permettre aux enfants d´apprendre dès leur plus jeune âge que le sol est vivant et que nous dépendons de cette vie.

Nous: En France aujourd´hui, dans les écoles d´agronomie, il y a très peu d´heures de cours sur la vie du sol. On sait qu´il y a des vers de terre, des micro-organismes, mais on apprend surtout les maladies apportées par le sol et très peu sur la vie bénéfique du sol.

Rires des deux femmes

CP: Alors ils sont encore plus en retard qu´ici!

Nous: Comment pouvons nous faire pour changer cette mentalité?

AP: Si tous ceux qui sont convaincus par l’importance de la vie du sol vont de l´avant et continuent dans ce sens, un jour cela va faire tomber ces murs et tout va avancer. Les autres, qu´est-ce qu´ils font? Ils répètent ce qui a été dit il y a 200 ans, ils ne pensent pas! Ils n´ont pas adopté les idées nouvelles: “Avant ils disaient cela, donc ils devaient avoir raison…”

CP: Et pendant ce temps les sols continuent à mourir  tombent malade, et les plantes sont attaquées par les ravageurs. Le sol est déjà en train de mourir, mais d´un cadavre ils veulent obtenir une production… Et comme il est moribond, il faut utiliser des pesticides, des plantes transgéniques pour le faire produire. Et quand il meurt pour de vrai, on obtient des déserts…

Nous: On peut déjà observer ça en France, il y a des endroits où le sol est complètement mort!

Soupirs

AP: La majeure partie, oui!

CP: Mais le monde entier est comme ça! Ici aussi, au Brésil aussi! Toutes les catastrophes, les cyclones aux Etats-Unis par exemple, la faute revient à la terre dégradée: le soleil la chauffe trop, l´air trop chaud monte avec une vitesse halucinante et cela donne des cyclones! Ce n´est pas Dieu qui est derrière tout ça, mais les hommes qui ont détruit la terre! Et on peut la récupérer, mais aujourd´hui cela n´intéresse personne, c´est pour cela que l’on en parle pas en France!

AP: Intéresse, ça les intéresse oui… mais peut-être qu´ils ont peur!

CP: Oui, mais qui paye les professeurs ce sont ces Bayer (ndlr: entreprises multinationales de l´agroindustrie et produits phyto-sanitaires), Monsanto et tout ça!

AP: Oui, il y a beaucoup de gens que ça intéresse, mais ils ont peur de parler. Et c´est ça le problème! Je pense que personne ne devrait avoir peur. Si tu as une conviction dans la vie, tu dois lutter pour elle.

CP: Elle en est l´exemple même, ce monde là, elle l´a affronté! Les premiers à lutter, comme Baltasar (ndlr: directeur et co-fondateurs de l´AAO). Ils n´ont pas eu peur, malgré les difficultés qu’ils ont rencontré…

AP: il y a toujours ceux qui suivent le courant général, et les autres qui suivent leurs convictions…

Nous: Mais vous n´aviez pas que des convictions, car sinon personne ne vous aurait suivi, vous aviez des connaissances!

AP: Il faut montrer comment cela fonctionne, et avoir la certitude que vous êtes dans le vrai …

CP: Ana a toujours regardé les causes, alors que tout le monde travaille sur les symptômes… Mais cela n´a pas d´intérêt de traiter ces symptômes, ce qu’il faut c’est comprendre pourquoi ils apparaissent! Alors elle a cherché les causes, et est arrivée à une conclusion… C´est comme ce que l´on voit en médecine, où l’on traite les symptômes et sans travailler sur la cause de la maladie. C´est la même chose! Car les laboratoires veulent vendre des médicaments, et eux (ndr: les entreprises phyto-sanitaires) veulent vendre des agrotoxiques!

AP: Si vous avez une conviction vous ne pouvez pas avoir peur. Un temps de pause. La majorité des personnes est toujours engagée sur le mauvais chemin, sur le chemin le plus facile, où il n’y a pas besoin de lutter, car lutter, c’est plus compliqué. Mais j’ai déjà obtenu de nombreuses choses…

Nous: Oui, c’est sûr! Tout a commencé avec vous au Brésil non?

AP: Oui mais j’ai été beaucoup aidée par d’autres agronomes.

Nous: Mais c’est vous qui en avez parlé en premier lieu!

CP: Si bien que l’IFOAM (Ndrl: Fédération Internationale du mouvement de l’agriculture biologique) lui a décerné un prix puisqu’elle fût la première personne dans le monde à reconnaître l’importance de la vie du sol.

Nous : Nous avons l’impression qu’avec la révolution verte, les agriculteurs ont perdu leur capacité à penser, que les conseillers phytosanitaires des entreprises ont fait disparaître le savoir et le bon sens paysan.

CP: Dans certaines fermes que ma mère a visité, les agronomes agissent de manière arrogante, car eux savent beaucoup de choses alors que les paysans ne savent ni lire ni écrire, ils se croient idiots. Alors elle arrivait en leur disant “non, vous n’avez besoin de personne. Vous pouvez observer tout seul! Votre tête ne sert pas seulement à porter un chapeau! Elle sert à penser!” Alors elle leur apprend à penser à nouveau. Elle arrache une plante, leur fait observer ses racines, si elles vont vers le bas, ou alors sur les cotés, comprendre pourquoi la racine ne se développe pas et réfléchir à cette situation. Alors lorsqu’elle y retourne deux années après, la personne a une belle maison, a pu s’acheter une voiture, a amélioré ses conditions de vie. Car maintenant ils ne dépendent plus des agronomes. La base est l’observation des racines, de la plante pour déterminer quel est le problème.

AP: L’agriculteur sait déjà où regarder, mais il peut découvrir des choses qu’il ne savait pas encore; car il vit autour de tout ça… mais il ne faut pas qu’il croit que lire et écrire c’est tout ce qu’il y a à apprendre dans la vie. Sinon tous ceux qui sortent de l’école primaire seraient des génies, puisqu’ils savent lire et écrire!

Rires

Nous: Alors l’agroécologie ce serait simplement ré-apprendre aux agriculteurs à penser ?

AP: Il faut voir, il faut penser, il faut observer, il faut se rendre compte que ce que nous savons n’est pas tout, que la nature a encore beaucoup plus à nous offrir…

Nous: Vous pensez que aujourd’hui nous allons vers un modèle agricole plus agroécologique et que le chimique va disparaître?

AP: L’agriculture chimique ne sera pas le futur, parce qu’ils sont en train de voir que ça ne donne pas de résultats dans la plupart des cas. Alors les personnes se rendent compte qu’il faut abandonner les solutions les plus faciles, et augmenter un peu l’auto-confiance des agriculteurs . Ils savent d’autres choses que ceux qui sont allés à l’école.

Nous: Pour vous il y a une différence entre agriculture biologique et agroécologie?

L’agriculture biologique est plus limitée, l’agroécologie est plus ample, elle englobe à la fois le biologique et l’écologique. Avec l’agriculture biologique, vous laissez de côté les produits chimiques, avec l’agroécologie vous travaillez avec le fonctionnement des écosystèmes.

CP: Il y en a beaucoup qui disent faire du biologique mais leurs plantes sont attaquées par des ravageurs. Alors qu’est ce qu’ils font? Ils utilisent des pesticides naturels. Mais si la plante a été attaquée, c’est qu’elle n’est pas en bonne santé, et ça signifie que le sol n’est pas bon. C’est de l’agriculture biologique mais il n’y a pas cet “éco”, alors que c’est ça qui est important.

AP: Écologique veut dire que chaque lieu est différent de l’autre, qu’il faut s’adapter à l’endroit, au climat à tout ce qui affecte le milieu.


[ii] PRIMAVESI, Ana. Manejo ecologico do solo: a agricultura em regiões tropicais. 7. ed São Paulo (SP): Nobel, 1984. 541 p. il.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s