L’agrobiodiversité andine à l’honneur

 » Sembrar papa es sembrar historia y consumirla mantiene viva nuestra cultura »

« La papa, el sabor de nuestra identidad »

La Bolivie fait partie du géno-centre andin d’origine et de domestication de plusieurs espèces de plantes cultivées, aujourd’hui essentielles pour l’agriculture et l’alimentation du monde entier. La plus commune est la pomme de terre (avec plus de 100 variétés), mais d’autres cultures sont de grande importance pour les communautés andines : la papalisa, la ocal’isaño et les grains andins dont la quinua (autour de 150 variétés), la cañahua, ou encore l’amarante.

La gestion de l’agro-biodiversité est liée à une série de facteurs biologiques et culturels qui ont  permis de maintenir la diversité des cultures des communautés paysannes.

Diversité des écosystèmes et diversité des cultures

La Bolivie comporte une diversité surprenante de strates agroécologiques qui s’étendent des tropiques amazoniens à la Cordillère des Andes. Cette diversité climatique a entrainé la création d’une extraordinaire diversité génétique faisant de la Bolivie un des 10 pays « méga-divers »  du monde. Sans les tubercules comestibles, l’occupation humaine de toutes Andes aurait été impossible : ils sont la base des systèmes alimentaires locaux et représentent une source de carbohydrates facile d’accès. Ainsi, la pomme de terre était le fondement de la sécurité alimentaire de l’empire inca et un élément clé de la croissance économique de l’état.

Le contrôle vertical des étages écologiques et la gestion de la variabilité génétique furent rendus possibles grâce à des stratégies technologiques novatrices, misent en place par les sociétés Aymaras et Quechua. Elles se traduisirent notamment par une gestion efficace de l’irrigation, la création et la gestion d’un grand germoplasme[i] de variétés natives utilisées dans toutes les Andes. Dans cette région, les anciens habitants commencèrent leur agriculture il y a environ 8000 ans, et domestiquèrent jusqu’en 1532 quelques 180 espèces végétales alimentaires et médicinales (alors que depuis la conquête espagnole, c’est-à-dire en 480 ans, il n’en a été domestiqué ou créé aucune). La domestication n’est pas un phénomène isolé mais est un élément fondamental de tout un ensemble de systèmes agricoles et de la culture andine elle -même. Pour réussir ce travail colossal de transformation d’espèces sauvages en espèces domestiquées, ils durent mobiliser un fascinant génie scientifique et technologique, basé sur la compréhension profonde de leur environnement, c’est-à-dire en suivant les mêmes principes que les technologies de pointe actuelles de la science occidentale.[ii]


[i] Selon l’Inra : Plasma germinatif, ressources génétiques ou plus précisément l’ADN d’un organisme et les collections de ce matériel génétique. Il existe dans le monde des collections de germoplasme de plantes, animaux, bactéries, destinées à la production de nouveaux organismes et à la conservation des espèces existantes.

[ii]Torres, G. Fidel, La papa: componente principal de los sistemas alimentarios en los Andes, LEISA revista de agroecología, septiembre 2011 – volumen 27 n°3.


Par exemple, nous avons pu visiter le complexe expérimental du Moray (au Pérou), où se réalisèrent durant des siècles des expériences d’adaptation des espèces selon des méthodes de culture hautement contrôlées. Ce site expérimental fait de terrasses aménagées en cercles concentriques et traversées par un astucieux système d’irrigation, permettait de gagner 1°C de température à chaque terrasse et ainsi de pouvoir adapter des plantes à différentes conditions de température et d’hydrologie.

On doit beaucoup à ces anciens paysans qui ont créé et conservé, tout au long des générations, la pomme de terre et de nombreux autres tubercules aux hautes qualités nutritionnelles comme l’oca (Oxalis tuberosa, contenant plus de fer que les lentilles),la papalisa (Ullucustuberosus, bonne source de carbohydrates, de protéines et de vitamine C), l’isaño (Tropaeolumtuberosum), l’achirra (Canna edulis, dont les grains d’amidon possèdent de bonnes propriétés nutritives et curatives), ou encore l’arracacha (Arracaciaxanthorriza, riche en amidon, vitamines A et C, calcium et phosphore).

De haut en bas : isaño, oca et papalisa

Modernisation et détournement des plantes natives

Ces connaissances séculaires ont été peu à peu oubliées par les nouvelles générations de paysans, notamment à cause des phénomènes de migration et du manque de communication intergénérationnelle. Un exemple concret de cette situation est celui de l’abandon des systèmes de culture collectifs (Aynuqakuna) de tubercules andins dans l’altiplano bolivien (au-dessus des 3800m d’altitude)[i].

La culture de variétés natives est de plus en plus délaissée, les nouveaux agriculteurs privilégiant des variétés « modernes », économiquement plus intéressantes, ce qui entraîne la disparition progressive de variétés et une érosion génétique importante.

La colonisation espagnole influença les régimes alimentaires traditionnels, adaptés à la biodiversité et aux ressources naturelles locales. Une hybridation culturelle s’est réalisée au fil des ans, introduisant de nouveaux aliments (riz, blé, huiles végétales, sucre, café, œufs, viande de bœuf, de porc, de mouton, etc.) qui sont devenus des éléments de base du système alimentaire actuel.[ii]


[i] Terrazas, F. y R. Gonzales, (2011) Catálogo de Agrobiodiversidad Nativa de Independencia. Cochabamba, Bolivia. COSUDE – Gobierno Municipal de Independencia – PROINPA – BIOCULTURA.

[ii]Del Roble, Pensado Leglise Mario, Cambios en los regímenes alimentarios en América Latina y riesgos para la seguridad alimentaria, LEISA revista de agroecología, septiembre 2011 – volumen 27 n°3.


De nombreux facteurs ont joué sur la disparition des modes d’alimentation traditionnels : l’adoption du mode de vie urbain (considéré comme un progrès culturel), la dévalorisation du monde rural (et de la production agricole en général), ainsi que le travail des femmes hors de la maison (qui n’ont donc par exemple plus le temps de préparer la quinoa, qui nécessite de nombreux lavages avant de pouvoir être cuisinée). Depuis 15 ans, on observe que ces changements ont favorisé l’offre des produits alimentaires industriels et la multiplication des fast-foods, faisant la part belle à la consommation de sodas, de poulets broaster  (poulets frits type KFC qui pullulent dans les villes équatoriennes, péruviennes et boliviennes) et d’hamburgers graisseux… Pour accompagner ces mets de choix,  on trouve des frites bien sûr, réalisées non pas à partir de pommes de terre natives comme on pourrait le croire, mais de bonnes grosses patates hollandaises à haut rendement, idéales pour réaliser des frites surgelées…

Un regain d’intérêt pour les aliments traditionnels

Depuis quelques années, on observe en Bolivie un regain d’intérêt pour les aliments traditionnels, de la part des consommateurs urbains avisés qui recherchent leurs qualités nutritionnelles exceptionnelles. Depuis peu, on trouve même des variétés natives de pomme de terre dans les supermarchés !

La quinoa (Chenopodium quinoa), céréale des hauts plateaux boliviens, connait depuis quelques années un succès phénoménal dans les pays occidentaux. L’ONU l’a même déclarée« aliment de l’année 2013 », pour ses grains très riches en protéines et acides aminés essentiels. Ce succès de la quinoa a, certes, permis une augmentation des revenus des paysans (la Bolivie en est le premier exportateur), mais pose aussi problème. Il a entrainé une forte augmentation de la production, qui s’est peu à peu transformée en monoculture chimique, détruisant les systèmes de culture traditionnels diversifiés. De plus, le marché international a favorisé une variété à gros grains blanc (alors qu’on en compte plus de 1300 dans le pays), la quinoa Real Blanca. Cette préférence variétale est risquée puisqu’elle peut entraîner un processus d’érosion génétique et la perte de quelques variétés[i]. Enfin, la forte hausse des prix de la quinoa a entraîné un désintéressement progressif des consommateurs boliviens, provoquant une très forte baisse de la consommation nationale au cours des dernières années.

Nous avons entendu ce discours (sur les modifications parfois désastreuses des modes de production dues au succès international de la quinoa) de la part de nos interlocuteurs péruviens et boliviens. Il est également repris par Jacobsen[ii] dans un article publié dans « the journal of Agronomy and Science ». Cependant, une controverse remue aujourd’hui le monde scientifique et un groupe de chercheurs (en majorité français)a écrit un autre article[iii] qui met fortement en doute les arguments et conclusions de Jacobsen sur le succès de la quinoa. A vous de juger !

En Bolivie, des études montrent que les produits « ethniques », biologiques, naturels ou avec des appellations d’origines sont de plus en plus demandés. Conscients que cette opportunité de marché peut permettre à la fois la conservation in-situ  de l’agro-biodiversité et l’amélioration des revenus des petits paysans, les chercheurs de la fondation PROINPA ont étudié les possibilités industrielles des produits andins et leur acceptation sur les marchés. Par exemple, à partir du yacón(Smallanthus sonchifolia), ils ont élaboré un miel à base de son jus concentré, éliminant ainsi 60% de son eau mais conservant toutes ses propriétés nutritives et les bénéfices pour le consommateur (réduction du cholestérol, baisse du niveau de sucre dans le sang, baisse du niveau de triglycérides et libération des problèmes gastro-intestinaux)[iv]. La fondation vient de collaborer à l’élaboration d’un tout nouveau produit : les chips « native », élaborées uniquement à partir de pommes de terre boliviennes de variétés anciennes. Un succès futur ?


[i] Pérez, A. Carlos. 2011. Catálogo Etnobotánico de la Quinua Real, Cochabamba. PROINPA.

[ii] Jacobsen, S.E., 2011. The situation for quinoa and its production in southern Bolivia: from economic success to environnemental disaster. Journal of Agronomy and Crop Science 197, 390‐399.

[iii]Winkel T, Bertero HD, Bommel P, Bourliaud J, ChevarríaLazo M, Cortes G, Gasselin P, Geerts S, Joffre R, Léger F, Martinez Avisa B, Rambal S, Rivière G, Tichit M, Tourrand J‐F, VassasToral A, Vacher J‐J, Vieira Pak M. 2012. The sustainability of quinoa production in southern Bolivia: from  misrepresentations to questionable solutions. Comments on S. Jacobsen (2011, J. Agron. Crop Sci.197: 390‐399). Journal of Agronomy and Crop Science.

[iv]Fundación PROINPA, 2011. Informe Compendio 2007-2010. Cochabamba. PROINPA.


Un appui politique pour les aliments « natifs » !

Le gouvernement d’Evo Morales, élu en 2006, cherche à améliorer la sécurité et la souveraineté alimentaire du pays, en passant par la revalorisation des produits natifs et l’encouragement de leur consommation. Pour cela, il a mis en place des petits déjeuners scolaires à base de quinoa et d’autres aliments traditionnels, pour que les enfants redécouvrent une culture culinaire que leurs parents tendent à oublier. Aussi, des campagnes d’informations vantent les qualités nutritionnelles de ces aliments et diffusent au plus grand nombre les recettes traditionnelles qui y sont associées.

En 2008, le gouvernement crée l’INIAF, Institut National d’Innovation Agricole et Forestière, à Cochabamba. Celui-ci a pour mission la préservation et la promotion de l’agrobiodiversité dans le pays. En effet, jusqu’à présent, seules les fondations privées (comme PROINPA) préservaient les ressources génétiques du pays à travers des banques de semences. Mais aujourd’hui, la création de l’INIAF démontre la volonté du gouvernement de reprendre son rôle de défense de la souveraineté et de la sécurité alimentaire du pays.

Ainsi, les multiples variétés de plantes cultivées sont conservées in-situ grâce à des systèmes de culture traditionnels, dans des zones géographiques appelées micro-centres de biodiversité, là où les processus endogènes sociaux et culturels ont privilégié la diversification des cultures. Une grande partie de cette richesse génétique fut aussi collectée et est actuellement conservée ex-situ dans deux banques de germo-plasme : celui des «  Tubercules et Racines Andins » et celui des «  Grains Andins ».

Et en France, qu’en est-il ?

En France, la nouvelle loi sur le Certificat d’Obtention Végétale du 8 décembre 2011 remet en cause la libre utilisation des semences paysannes:

– elle interdit l’échange et la vente de semences issues d’obtentions certifiées entre agriculteurs, et place les agriculteurs en situation de grande dépendance vis-à-vis des firmes semencières.

– elle contraint les paysans à verser aux industries semencières une taxe sur 21 espèces (comme le blé) pour lesquelles l’ensemencement est encore autorisé et donc ampute un peu plus leur revenu agricole.

– elle peut entraîner une pénurie de semences, notamment lors d’aléas climatiques et met en danger la souveraineté alimentaire.

De nombreuses associations en France vont contre la loi en luttant pour la préservation de l’agrobiodiversité, en récupérant, conservant et perpétrant des semences de variétés anciennes et oubliées.

La question des semences paysannes est une problématique capitale aujourd’hui, et c’est toute la société civile, c´est à dire VOUS les citoyens qui devez vous lever pour exiger leur libération !

Aujourd´hui semer son potager avec des variétés anciennes,ou encore faire les marchés paysans et craquer pour le parfum de la tomate Ananas, la couleur de la Noire de Crimée, ou encore la Roma Jaune (goût de bonbon anglais), sont autant de petits actes de résistance qui feront une grosse différence sur le long terme !

«  La semence c’est le début de la chaîne alimentaire. Celui qui contrôle la semence ; contrôle la chaîne alimentaire, et donc contrôle les peuples »

Dominique Guillet, président de l’Association Kokopelli

« Sans semences paysannes, il n’y a pas de souveraineté alimentaire »

Collectif d’Agroécologie d’Equateur

Pour en savoir plus sur la loi sur le Certificat d’Obtention Végétale : 

Le texte de loi

Documentaire : Les semences, patrimoine de l’humanité ou de l’industrie ? (France 3 Bretagne)

Proposition de loi par la Confédération paysanne

Réseau Semences Paysannes

Pour en savoir plus et/ou acheter des semences paysannes :

Tomodori : site dédié aux variétés anciennes de tomates :

Le site de l´association Kokopelli

Le réseau Fruits oubliés

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Une réflexion au sujet de « L’agrobiodiversité andine à l’honneur »

  1. Encore un super article, qui nous apprend beaucoup sur les cultures que vous rencontré et qui fait de nombreux ponts avec ce que l’on vit en Europe…Vous contribuez aux combats menés ici.. Bonne route pour la suite…
    Matthias qui vous envie !

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