Sachawasi, entre permaculture innovante et agriculture ancestrale

Notre première étape bolivienne fut une visite à l’incontournable « centre communautaire de permaculture andino-amazonienne» de Sachawasi (la maison dans les arbres en Quechua). Bruno Deroissart, 61 ans, belge d’adoption bolivienne, est un personnage haut en couleurs. Il a fondé ce centre en 2007 dans la communauté qeshaw de Santa Cruz del Valle Ameno, où il nous a fait notamment découvrir une technique de fertilisation des sols léguée par les indiens d’Amazonie mais oubliée : l’utilisation du charbon végétal.

Pour s’y rendre, quelques 16h de bus depuis La Paz suffisent à rejoindre ce petit coin de paradis situé sur les contreforts des Andes, en haute Amazonie bolivienne. Cette ferme unique au monde se trouve à l’entrée du Parc National de Madidi, considéré comme une des zones concentrant le plus de biodiversité puisqu’elle s’étend sur plusieurs étages écologiques, qui vont des neiges éternelles jusqu’à la plaine amazonienne…

Bruno, paysan et passionné par l’agriculture traditionnelle…

Bruno connaîtra lors de sa jeunesse un véritable parcours initiatique digne de Candide… Dès son plus jeune âge, il pressent que l’effondrement du système capitaliste actuel est imminent et qu’un retour à la terre est inévitable. Pour lui, il est clair que l’avenir de l’humanité est entre les mains des petits agriculteurs. Il nous confie :« Avec un écroulement plus que probable du système actuel mondial, qu’est ce qui pouvait permettre à ce qui reste de l’humanité de survivre ? C’est les connaissances paysannes traditionnelles (en biologie, zoologie, ethnobotanique…) ! ». A 15 ans, il se consacra donc à parcourir le monde pour apprendre de cette petite agriculture familiale qui le fascine tant. Il commencera son initiation en France, auprès de paysans des fonds de vallées de montagne, puis dans le sud de l’Europe. Son pèlerinage le mènera ensuite en Afrique du nord, avec les Touaregs nomades du Sahara central (Algérie, Niger, Mali), puis il passera un an avec les Berbères de l’Atlas du Maroc, pour apprendre d’eux leurs connaissances en gestion du patrimoine montagnard.

Surgit alors l’idée de faire un reportage sur le thème : « Comment un peuple qui passe d’une religion animiste à une religion dogmatique se permet de commencer à exploiter son écosystème jusqu’à le détruire ? » (puisque selon lui l’un des dogmes des religions monothéistes est que l’homme est le sommet de la création et peut donc exploiter la nature à sa guise). Malheureusement il dût quitter le pays avant de pouvoir réaliser ce reportage. Un ami lui conseille alors de se rendre en Bolivie, où les traditions et la culture paysannes sont restées (presque) intactes ! Chose dite, chose faite, il passa d’abord un an dans la cordillère de Potosi, au sein d’une communauté très isolée. Finalement, il décide d’y rester, passionné par cette Bolivie paysanne et sa cosmovision qui lui est indissociable (Voir notre article Agriculture traditionnelle et cosmovision andine: Agroécologie?).

Après une dizaine d’année à la découverte de ce pays, il part en France pour raison familiale, deviendra agriculteur dans le Béarn puis en Gascogne, élagueur et pépiniériste. Mais son amour pour la Bolivie le rappellera à l’ordre : il est revenu il y a 16 ans pour s’y installer définitivement…

De retour dans cette terre promise, Bruno s’installe dans la région d’Apolo, au nord de La Paz, où il met au point sur sa parcelle un système de permaculture forestière (avec semis direct dans un bois « éclaircit », donc sans brûlis). Il réussit à transformer petit à petit ce coin sauvage en forêt fruitière. Malheureusement, tous ses efforts furent détruits lorsqu’un éleveur brûla une grande partie de la forêt, dont sa parcelle, pour y créer des pâturages. Les dirigeants de la municipalité de Santa Cruz del Valle Ameno proposent alors à Bruno de s’installer dans leur ville, où il aura assurément plus de public pour son projet de ferme « exemplaire ». Il accepta la proposition et acheta un terrain de 10 ha entouré par une rivière bucolique (qui fait également office de piscine communale et communautaire !).

Sachawasy ou « la culture de la diversité »

Comme toute ferme permaicole et subtropicale qui se respecte, Sachawasi comporte un jardin potager bien fourni, une agro-forêt fruitière (mandariniers, lima, caféiers, et arbres sylvestres comme le pacay – Inga dulcis), des systèmes de culture en associations complexes aussi appelés chacras (parcelles de tubercules et racines, légumineuses, graminées…), des lisières de parcelles laissées à l’état de forêt et bien sûr du petit élevage.

La diversité des cultures est au centre de sa permaculture à la mode andino-amazonienne. On retrouve par exemple des variétés de maïs, d’haricots, d’amarantes, de chicharillas (abre légumineux aussi appelé gandul), de canne à sucre, de coca, de thé, de café, de légumes cultivés et sylvestres, ainsi que de nombreux fruitiers (manguiers, orangers, mandariniers, limas, citrons, bananes, ananas, goyaviers sylvestres, fruits de la passion et d’autres fruits peu communs et natifs de la zone comme les tarumas, achachairus, karikaris…). Les racines et tubercules occupent une place prépondérante dans la ferme: Manioc, Patate douce, Taro et une quinzaine d’autres racines dites « natives » comme la papa mucuna, une variété de pomme de terre grimpante. Celle-ci fait la fierté de Bruno : « la papa mucuna ne se plante pas mais se pose simplement sur la terre et pousse, c’est ça la permaculture que j’aime ! ».

Pour lui, la localisation de sa ferme, en haute amazonie bolivienne, est un atout non négligeable : « il est toujours intéressant quand on fait de la permaculture d’avoir à sa disposition un énorme stock de plantes sylvestres et comestibles, je pense que l’avenir de l’agriculture c’est ces plantes là, on est allé trop loin dans la sélection et la dégénérescence des plantes cultivées».

De cette diversité récupérée jusque dans les confins des terres boliviennes, l’idée lui est venue de créer une banque de semences, qui en facilitera l’échange entre paysans et permettra de revaloriser toutes ces espèces et variétés souvent oubliées par les agriculteurs de la zone.

Le maître mot à Sachawasi est l’autoconsommation, mais l’achat de quelques produits de bases ne se produisant pas dans la zone (céréales, poissons, huiles végétales et produits laitiers) est indispensable pour compléter la diète alimentaire, si chère aux yeux de Bruno et de Victor. Arrivé en 2010 dans la ferme, Victor est thérapeute et professeur (il pratique la médecine chinoise et le shiatsu), mais aussi et surtout fin cuisinier. A partir des produits de la ferme, Victor vous concoctera des plats dignes d’une haute gastronomie paysanne, délicieux et respectueux des besoins alimentaires quotidiens.

Pour s’assurer un petit revenu, Bruno et Victor confectionnent des produits transformés qu’ils vendent « à la ferme » ou à La Paz : tabac, farine de coca, café, vin d’orange, etc.

Partage de ses connaissances et divulgation de la permaculture 

Engagé, Bruno s’investit dans la promotion de son modèle d’agriculture, mais surtout dans l’échange intercommunautaire et interculturel. Il organise des « marchés de la biodiversité agricole » à Apolo. Pour l’instant, deux ferias ont été organisées, la première sur le thème agricole, la deuxième incluait les aspects agricole, culturel et culinaire.

Sachawasi, en tant qu’ « école d’agriculture ancestrale » a été reconnue par le Service National des Aires Protégées et par la délégation du Ministère de l’Education National à Apolo. A ce titre, la ferme reçoit fréquemment des enseignants et collégiens de toute la province et des volontaires internationaux. Aussi, Bruno donne ponctuellement des cours dans les pays andins (Pérou, Bolivie, Equateur, Colombie) et dans les universités boliviennes.

Il organise aujourd’hui à Sachawasi une « rencontre annuelle entre sagesses natives et alternatives » du 7 au 10 décembre 2012. Pour plus d’infos : www.yachakunatinku.blogspot.com

Innovation ou archéologie : la (re)découverte du charbon de bois !

Dévastée par les feux de forêts (intentionnels non contrôlés), la province de Tamayo (dont le chef-lieu est Apolo) a malheureusement perdue de sa splendeur. Fervent défenseur d’une agriculture sans brûlis, Bruno s’attache à promouvoir la reforestation (il dispose d’une petite pépinière d’essences forestières natives) et à développer et partager des techniques alternatives de fertilisation. Pour maintenir la fertilité et la vie dans ses sols, Bruno met en œuvre des technologies simples comme le mulch ou les engrais verts. Mais ce qui a retenu notre attention c´est sa façon de produire et d’utiliser du charbon végétal pour amender ses sols.

  • L’abattît-brûlis, une technique ancestrale qui peut être dévastatrice…

Une des techniques les plus communes de l’agriculture amazonienne (et tropicale en général) est « l’abattît-brûlis ». Elle consiste à couper la végétation de la parcelle à cultiver, puis de la brûler pour que la cendre qui en résulte alimente le sol. Mais elle n’est pas la plus efficace qui soit puisque le principal problème de cette technique est que la cendre « fertilisatrice » est facilement  lixiviable[2] par la pluie. Cette technique requiert relativement peu de travail, mais elle met en danger la forêt tropicale : il arrive que ces incendies soient mal contrôlés, la majorité des nutriments (dont azote, phosphore et potassium) partent en fumée, en emportant du même coup la vie du sol. Mais surtout elle contribue au changement climatique global du fait des importantes émissions de dioxyde de carbone. Ce qu’il faut retenir de cette méthode, c’est qu’elle était pratiquée par de petites populations nomades qui se déplaçaient après 3 ans de culture sur la même parcelle. Le fondement de l’abattît-brûlis étant la friche, le terrain était ensuite délaissé plus d’une trentaine d’années jusqu’au retour de la forêt, permettant au sol de renouveler sa fertilité chimique (minéraux), physique (texture et structure) et biologique (micro-organismes et matière organique). Aujourd’hui, la population amazonienne a augmenté et s’est en majorité établie dans des centres urbains : les communautés y pratiquent donc un abattît-brûlis sédentaire, avec des cycles de rotation (et donc des friches) plus courts qui appauvrissent les sols…

  • La découverte d’une technique agricole plus ancienne…

Dans les années 80, des chercheurs découvrirent dans la zone de Santarem, en Amazonie brésilienne, les ruines d’une ville préhispanique qui devait compter environs 200 000 personnes lors de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique. Ce qui était strictement impossible à expliquer si cette population utilisait la technique agricole de l’abattît-brûlis, pas assez productive pour approvisionner un centre urbain aussi important en plein milieu de la forêt amazonienne (la plus grande ville à cette époque était Paris avec quelques 80 000 habitants…). Il a été établi que des terres noires et fertiles se sont maintenues en Amazonie pendant 12 mille ans, démontrant ainsi que les indigènes disposaient, avant l’arrivée des espagnols, d’une agriculture qui au lieu de détruire le sol l’améliorait…

Plus tard, lorsque des cartes de la zone de Belém (Brésil) ont été établies, il a été découvert une couche allant de 1 à 2 mètres de terre noire très fertile, sous laquelle on trouve encore du charbon végétal et des fragments de céramique, signes d’établissement humain dans ces zones. Les centaines de milliers d’hectares de « terre noire » (ou Terra preta) découverts coïncident toujours avec des zones cultivées  à l’époque par les peuples indigènes.

Si l’on compare cette terre noire avec les sols obtenus par abattît-brûlis, on se rend alors compte de sa valeur : elle est capable de mieux retenir l’humidité et les nutriments grâce à une grande concentration de charbon végétal et de matière organique. En effet, la matière organique se « colle » au charbon végétal, ce qui l’empêche d’être lavée par les pluies. Ce charbon ne peut pas s’obtenir par la technique du brûlis puisque la majorité de la matière végétale s’évaporerait en dioxyde de carbone. Les peuples indigènes amazoniens produisaient du charbon en réalisant une combustion lente de bois verts défrichés (pour éviter les cendres) dans des petits foyers anaérobies, puis répartissait le charbon obtenu sur tout le terrain.

Les premiers habitants de l’Amazonie découvrirent que la meilleure façon de se nourrir tout en contrecarrant les pluies abondantes et la chaleur n’était pas d’abattre la forêt, mais bien de la transformer petit à petit en un grand jardin cultivé mais diversifié. Cela permettait d’alimenter et de soutenir des populations énormes pour l’époque, avec environs 50 millions de personnes dans toute l’Amazonie. Mais durant les 50 années qui suivirent l’arrivée des européens, 90% de la population native d’Amérique disparaît, emportée par les nouvelles maladies qui se dispersaient plus rapidement que les colons, et avec eux leur histoire et leurs connaissances… L’abattît-brûlis commença à être utilisé par les peuples indigènes après l’arrivée des espagnols et de leurs haches de métal, ce qui leur facilita le travail mais qui s’est avéré moins productif et surtout destructeur de la fertilité du sol.

  • La « réinvention » du charbon de bois, façon belge !

S’étant renseigné sur cette technique de fertilisation, Bruno découvre que si tout un chacun l’utilisait (c’est-à-dire si tout le bois défriché à travers le monde était transformé en charbon végétal au lieu d’être brûlé selon le système de l’abattît-brûlis) la diminution des émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère permettrait même de revenir aux niveaux de CO2 atmosphérique d’avant la révolution industrielle. De plus, cela permettrait de mettre fin à la faim dans le monde puisque les sols auraient retrouvés leur fertilité. Il décide donc de s’atteler à la tâche sur sa propre ferme. Pour lui, la meilleure façon de fabriquer du charbon de bois est celle utilisée par les charbonniers belges d’antan, en voici une démonstration :

La première étape est de rassembler le bois vert, dur, tordu (non utilisable pour la construction) et de le disposer en tas pour en estimer le volume. Le diamètre du four doit être 3 fois supérieur à la hauteur (pour 2 mètres de haut, 6 mètres de diamètre). Creuser sur 20 centimètre et disposer la terre en 4 tas autour du four. Au centre, construire une cheminée de bois (qui ne doit pas être hermétique). Au sol, disposer des troncs en « rayon de bicyclette » de façon à surélever la construction pour permettre à l’air de circuler par en-dessous lors de la combustion.

Puis répartir des branches de façon à  ce que les bûches ne tombent pas. Veiller à mettre au centre près de la cheminée du bois mort très sec pour que la combustion « parte » bien.

Répartir les bûches en « tipi », elles doivent être bien jointives pour éviter qu’il y ait trop d’oxygène qui rentre.

Mettre une couche de feuilles vertes (des arbres que l’on vient de couper), pour empêcher la couche terre qui va être disposée par-dessus de s’infiltrer.  Ne pas mettre de terre sur la partie basse, pour laisser un peu d’air s’infiltrer.

Mettre le feu par le haut de la cheminée (à l’aide d’un peu d’alcool ou d’essence). Quand des flammes commencent à sortir, mettre un bouchon de bois sur la cheminée, préalablement fabriqué et ajusté à sa taille. Reboucher le bas du four avec des feuilles et de la terre. Tout cela permet de freiner la combustion, mais doit être fait petit à petit sinon le feu risque de s’éteindre. Une fumée froide sort alors, descendant le long du dôme comme de la lave : signe d’une combustion anaérobie !

Cette combustion dure environ une semaine (ce lent processus anaérobique permet d’obtenir du charbon et non des cendres !), durant laquelle il faut être très attentif à ce que la combustion ne s’arrête pas, à ce que le dôme ne s’effondre pas, boucher les trous si des fentes se créent, etc. Il faut donc dormir à côté, en vérifiant toutes les heures que tout se déroule bien, « comme les charbonniers ».

Incorporé dans ses parcelles, ce charbon végétal est pour Bruno la meilleure façon de préserver la fertilité de la terre, et même de l’améliorer. En effet, celui-ci provoque une croissance exponentielle de la vie du sol, produisant de l’humus (terre noire) en peu de temps. La raison ? Le charbon végétal à une structure microporeuse, qui se trouve être un très bon refuge pour les micro-organismes du sol (contre le stress hydrique, thermique…).


[2] Lixiviation = Processus par lequel l’eau du ruissellement passe au travers des pores du sol en entraînant par dissolution certain sels, ions ou substances solubles.

Pour en savoir plus sur la Terre noire:

Les Terres Noires des Indiens en Amazonie, par Dirse Clara Kern et Nestor Kämpf, IRD (Institut de Recherche pour le Développement)

 Amazonian Dark Earths: Origins, Properties, Management, par J. Lehmann, D.C. Kern, B. Glaser et W.I. Woods. 2003.

Publicités

Une réflexion au sujet de « Sachawasi, entre permaculture innovante et agriculture ancestrale »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s