Agriculture traditionnelle et cosmovision andine : Agroécologie?

Nous étant attardées plus que prévu en Equateur, notre visite au Pérou a été courte et plus touristique que studieuse. Cependant, lors de notre séjour à Lima, nous avons pu rencontrer Grimaldo Renrifo,  président du PRATEC (Proyecto Andino de Tecnologías Campesinas). En deux petites heures, il a réussi à nous transmettre sa passion pour l’agriculture traditionnelle péruvienne et à renforcer notre curiosité sur la cosmovision andine, qui avait été piquée à vif lors de notre séjour à Saraguro en Equateur (Voir la fin de Notre itinéraire équatorien).

Ce court article n’a pas la prétention de décrire de manière exhaustive une agriculture millénaire dont la complexité n’a d’égale que l’ancienneté, mais de vous initier à quelques concepts pour vous donner envie d’en apprendre plus…

Le PRATEC : Vision et mission

Le PRATEC, association péruvienne qui existe depuis 25 ans, a pour mission la récupération et la valorisation des connaissances agricoles et culturelles des peuples andino-amazoniens.

Dans les années 80 et 90, le Pérou connût une guerre interne qui a remis en cause son existence en tant que nation. Cette grave crise est née du fait que le peuple péruvien était plus que jamais divisé. Une majorité de la population n’était plus en accord avec sa tradition, sa culture et son identité, altérées par un long processus de colonisation… Suite à cette analyse, Grimaldo comprit alors l’importance d’analyser et de comprendre la culture andine, où l’agri-culture a une place capitale. De là, naquit le PRATEC.

La Cordillère des Andes est une des 8 régions du monde où est née l’agriculture, c’est-à-dire la domestication des espèces végétales par l’homme. Le Pérou est le seul pays du monde où l’on retrouve une agriculture productive depuis le niveau de la mer et jusqu’à 4000 mètres d’altitude, mais peu d’études se sont intéressées à cette caractéristique. Le Pérou est divisé en 3 régions : sur la côte (Costa) la petite agriculture a presque totalement disparu aujourd’hui, en Amazonie (Selva) les agriculteurs appartiennent à de petites ethnies très liées à l’eau et la forêt, tandis que dans les Andes (Sierra), la petite agriculture familiale reste très présente.

Avant la participation du PRATEC aux cours d’agronomie des universités et la formation de professeurs à l’agriculture andine, les programmes  se contentaient d’enseigner l’agronomie comme simple science de l’agriculture, bien entendu basée sur le modèle agricole occidental. Pour le PRATEC, il apparaît qu’il est bien plus intéressant de fortifier l´existant plutôt que de tenter de le moderniser, d’autant plus que l’agriculture andine est la plus riche du monde en termes de diversité des plantes cultivées et de la qualité de l’alimentation traditionnelle.

Pour résumer la position du PRATEC, on peut dire que le peuple d’un pays ne peut pas atteindre le « bien être » tant recherché s’il ne reconnaît pas sa culture, et qu’il est nécessaire de comprendre une agriculture avant de tenter de la transformer.

La cosmovision andine

 Une cosmovision est une « vision du monde » : toute société dispose d’un ensemble de perceptions, conceptions et valeurs par rapport à son environnement. Ainsi, chaque société interprète sa propre nature et son environnement et définit des notions communes de la vie (qui passent par la politique, l’économie, la science, la religion, la morale, la philosophie…).

Pour comprendre la cosmovision andine, il convient d´assimiler ses 3 principaux éléments:

  • Pachakamaq : divinité qui se manifeste sur tous les plans, état ou dimension que l’être humain ne peut pas modifier (aussi puissant qu’il soit !), c’est à dire le soleil (tata inti, l’énergie positive), la terre mère (la pachamama), la hauts sommets (apu), etc…
  • L’équilibre : tout va de pair pour maintenir l’équilibre de la vie : le père et la mère, la tête et l’abdomen, le père soleil (tatainti) et la mère lune (mamaKilla), la montagne et le lac…
  • La stabilité : dans tous les aspects de la vie, il existe toujours un 3ème élément qui permettra à l’équilibre de se maintenir : le père, la mère et le fils ; la montagne, le lac et la plaine (où vivent les êtres humains et y produisent leurs aliments…), etc.

 Le paysan andin suit bien sûr les principes de sa cosmovision: il faut produire à la fois pour les êtres humains, pour les animaux et pour la Pachamama[i]…Comme nous l’a dit Grimaldo : « Cuando siembre el humano, siembre también por la tierra » ! Les animaux, les montagnes, appartiennent au domaine du sacré, l’homme a été mis sur terre pour prendre soin de la nature, pour élever les animaux et créer de la vie.

Le concept récent de développement n´existe pas dans la cosmovision andine. Il a été inventé par Truman en 1960 et a divisé le monde en deux : les pays développés et les sous-développés. C’est depuis cette époque que les gouvernements des pays de la deuxième catégorie (comme le Pérou) essaient tant bien que mal d’imiter les « pays du Nord » pour rattraper leur « retard ».

Depuis une quinzaine d’années seulement les indigènes réagissent pour dénoncer le concept de développement qui ne leur correspond pas du tout, car cette vision anthropocentrique ne prend pas en compte les concepts du Pachakamaq, d´équilibre et de stabilité ! Dans la cosmovision andine, il n’existe pas de séparation entre la nature et la société. Elles font partie d’un tout qui co-évolue lentement dans l’espace-temps. La nature est considérée comme une entité vivante capable de reproduire les besoins des Hommes dans une relation harmonieuse,  réciproque et équilibrée, sans notion de domination de l’homme sur la nature[ii].

Et juste une petite note en passant ; alors que dans notre monde « développé », la masculinité est mise en avant et domine le monde, dans les Andes, ce sont les femmes qui sont en charge d´un des aspects les plus importants du monde rural : être les gardiennes traditionnelles de la biodiversité et de l’agro-biodiversité.

Bien plus loin que l’agroécologie…

L’écologie, l’agriculture biologique ou encore la biodynamie n’ont pas vraiment d’intérêt pour les petits paysans andins puisque ces concepts font partie de leur mode de vie et des techniques culturales depuis fort longtemps. Ainsi, l’agriculture andine est écologique et durable par nature : les systèmes de cultures fonctionnent en cycle fermé,  où les nutriments circulent dans un espace relativement restreint.  Ils se développent localement pour obtenir une production utilisant peu d’intrants et d’énergie, dirigée vers l’autosuffisance alimentaire. Cette rationalité écologique de l’agriculture traditionnelle, née de la nécessité du maintient de l’équilibre naturel, crée une dynamique capable de reproduire le milieu écologique et l’espèce humaine.

C’est cette relation équilibrée entre la nature et la société qui a été dégradée dans nos sociétés « modernes », où elle s’est transformée en une relation d´exploitation et de domination due aux modèles de développement et aux politiques néolibérales, plongeant le monde dans une grave crise écologique au niveau mondial[iii].

Pour étudier l’agriculture andine sous l’angle de l’agroécologie, on est forcé de se concentrer sur les pratiques et techniques traditionnelles. Mais on passera alors à côté de l’essentiel : les traditions séculaires !

Pour mieux nous faire comprendre, Grimaldo nous schématise rapidement les 6 composantes principales du savoir agricole andin :

Dès lors, pourquoi vouloir réduire une culture si complexe en lui apposant la dénomination « agroécologie », alors que l’agriculture andine est quelque chose de beaucoup plus ancienne et intégrée?

C’est promis, on ne fera plus l’erreur !

On espère que cet article a réussi à éveiller votre curiosité…

Pour en savoir plus :

Livre de Pierre MORLON, Comment comprendre l’agriculture andine ? En ligne sur le site : http://librairie.immateriel.fr/fr/read_book/9782738004123/e9782738004123_c01

Bibliothèque en ligne de l’Institut Français des Etudes Andines : http://www.ifeanet.org/index.php?idioma=FRA

ISEAT Institut Œcuménique Andin de Théologie : http://www.iseatbolivia.org/


[i]Le terme Pachamama vient de l’Aymara et du Quechua Pach, qui reprend l’idée d’espace-temps et ainsi de l’univers, de la totalité, l’époque, regroupant les 3 mondes que sont la terre (Kay pacha), le monde céleste (Hanaj pacha) et le monde inférieur (Uku pacha). La Pachamama est la représentation d’un grand sein matériel à plusieurs fonctions (comme par exemple: donner naissance, produire la lumière, alimenter, faire croître) comme la productivité de la terre mère.

[ii] Nelson Tapia Ponce, Agroecologia y agricultura campesina sostenible en los Andes bolivianos, AGRUCO, Plural editores, 2002.

[iii] Nelson Tapia Ponce, Agroecologia y agricultura campesina sostenible en los Andes bolivianos, AGRUCO, Plural editores, 2002.

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Une réflexion au sujet de « Agriculture traditionnelle et cosmovision andine : Agroécologie? »

  1. l’article est passionnant , j’ai vraiment envie d’en savoir plus .avez vous pu suivre et comprendre les applications au sein d’une ferme?? et bravo aux femmes gardiennes de ce précieux savoir.

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