Servio Pachard : el « machetero montubio »

Servio ou l’hyperactivité tranquille

Ayant terminé ses études d’ingénieur agronome, le jeune Servio, travaille quelques temps dans une des camanoneras intensives (élevage de crevettes) qui pullulent sur la côte de Manabí. Mais ce genre de production piscicole lui pose un léger problème éthique : pollution de la mer et destruction de la mangrove environnante sont des dommages collatéraux inacceptables pour lui. Il se consacrera alors à parfaire ses connaissances dans une agriculture plus respectueuse de l’environnement : il continue à apporter son aide dans la ferme familiale à Sarampión, près de Calceta et encourage ses voisins à mettre en place des jardins potagers pour leur auto-consommation.

En 1995, il rencontre Nicola, propriétaire néo-zélandaise de la finca Rio Muchacho. C’est dans cette ferme qu’il découvre et se passionne pour la permaculture. Fort de cette expérience il a peu à peu transformé sa ferme selon ces principes et n’a cessé d’œuvrer pour que sa ferme soit toujours plus diversifiée et intégrée.

En 2003, il rencontre Javier Carrera, fondateur de la Red de Guardianes de Semillas (voir article « Des consomm’acteurs en Equateur« ). Cette toute nouvelle organisation de défense de la biodiversité cultivée fait écho à sa conscience agroécologique. Il est depuis lors membre actif et gardien de semences pour ce réseau.

Aujourd’hui, ce « super-campesino » cumule 3 emplois. Il se revendique avant tout paysan, où la production d’aliments est une véritable passion qu’il transmet aux nombreux écotouristes de passage. Depuis 5 ans, il est également chef du département de Extención comunitaria y vinculación de l’université de Calceta, ce qui permet à ce pédagogue né d’exercer une autre de ses passions : la transmission de son savoir aux paysans du canton. Enfin, étant largement renommé dans la région pour ses bons résultats en agriculture agroécologique, il revêt de plus en plus souvent la casquette de conseiller dans de grandes fermes qui veulent se tourner vers une agriculture « durable ». Malgré toutes ces activités, Servio trouve encore le temps d’être membre de 6 organisations paysannes ou non (il participe même à un club de randonneurs équatoriens !). Il ne s’arrêtera donc jamais ?

Un agroécologue convaincu et convainquant

Jeune agronome, Servio se sent préoccupé par l’exode rural qui transforme peu à peu l’agriculture de sa région, à l’image de ce qu’il se passe dans tout le pays. Mais il n’est pas le seul à s’inquiéter : en parlant avec d’autres paysans, il se rend compte de l’importance de revenir aux techniques ancestrales, dont le trait principal était la réalisation d’associations de cultures qui protègent le sol et maintiennent sa fertilité. Il se met donc peu à peu à appliquer les concepts de l’agroécologie à sa ferme et à son mode de vie. Pour lui, il s’agit de se réapproprier le savoir des ses grands parents tout en innovant avec des techniques de cultures nouvelles et des installations intelligentes qu’il a apprises de la permaculture.

Mais un changement dans les pratiques n’est pas si évident pour tout un chacun, nombres d’agriculteurs étant devenus largement dépendants des produits phytosanitaires… Servio cherche alors à prouver par l’exemple qu’il est possible de sortir de ce carcan qui leur coûte cher. Cela lui prendra une bonne dizaine d’années puisque selon lui : « nul n’est prophète sur sa propre terre ». Convaincus par ses résultats et effrayés par les problèmes de santé engendrés par l’usage de produits chimiques, de plus en plus de producteurs commencent à l’imiter. Mais c’est avant tout l’existence d’un marché rémunérateur pour des produits plus sains qui a achevé de convaincre les autres producteurs à se joindre à sa démarche. Eh oui, c’est au début  grâce à l’agro-exportation de cacao certifié biologique que ces agriculteurs ont pu valoriser leur travail et se valoriser eux-mêmes.

Bienvenue à la finca Sarita : agriculture biologique ancestrale

A Sarampión, Grand-père Pachard possédait une grande ferme de 1000 ha. Ayant eu à peine 17 enfants, le morcellement de sa terre était inévitable. Mais sur la petite surface qui lui a été léguée, Servio réussit à produire en conséquence grâce à une intensification écologique toujours plus intelligente, inspirée des techniques ancestrales de production. Il se définit lui-même comme un véritable machetero, c’est-à-dire un paysan manabista qui désherbe principalement à la machette.

Une authentique ferme intégrée : 

La plupart des terrains autour de sa ferme sont recouverts d’une véritable agro-forêt. On y trouve associés : cacaoyers, caféiers et une diversité impressionnante d’arbres fruitiers (bananiers, macadamia, orangers, sapote/mamey, mandariniers, arbre à pain, jacquiers, manguiers et bien plus). Les espèces rares qu’on y retrouve la rendent remarquable. En effet, grâce à la Red de Guardianes de Semillas, il obtient un grand nombre de semences d’arbres fruitiers rustiques et anciens, exotiques ou natifs, fruits « oubliés » et délicieux qui font le bonheur de ses enfants.

L’autre part importante de sa production se trouve dans des parcelles plus éloignées, dans lesquelles il cultive en rotations : céréales, tubercules et légumineuses. Le riz occupe une place importante dans ce système de culture, puisqu’il est largement produit et consommé dans la région.

Une véritable ferme intégrée ne peut s’envisager sans un jardin potager digne de ce nom ! Chez Servio, ce dernier est tellement diversifié et soigné qu’il n’utilise plus de biol (préparation liquide à base de plantes, utilisée comme fertilisant ou répulsif naturel) ni de pièges de couleurs pour les ravageurs, ce qui peut surprendre dans un milieu tropical où ceux-ci pullulent.

N’oublions pas non plus le petit élevage qui gambade de-ci de-là autour de sa maison : chèvres, canards, poules, cochons d’indes, vaches sont autant d’animaux qui enrichissent sa ferme….

Toute sa production est avant tout destinée à l’autoconsommation, seuls les excédents sont vendus. Pour Servio, le bonheur à la campagne c’est d’avoir tout ce dont on a besoin à portée de main….

Une multitude d’installations permaicoles :

Dans un souci de cohérence, Servio tient à limiter son empreinte écologique. C’est pourquoi il cultive aussi la praticité, grâce à une multitude d’installations utiles à la vie de tous les jours. En voici quelques exemples :

Filtre pour potabiliser l’eau : dont les différentes couches (charbon actif, sable, graviers) piègent les métaux lourds provenant du sous-sol et la matière organique indésirable. Avant de la consommer, il faut cependant faire bouillir l’eau obtenue pour éliminer les micro-organismes pathogènes.

Filtre des eaux grises (eaux usagées domestiques) : l’eau souillée est évacuée vers un bac étanche rempli de pierres de granulométries différentes et où poussent des Heliconia (fonctionne aussi avec d’autres plantes sous nos climats tempérés). Les pierres retiennent les éléments solides et les racines purifient l’eau.

« Silo de abono » ou « silo à engrais » ou toilettes sèches améliorées et adaptées au climat tropical! Pour en savoir plus : ici et là 

« Tractor de cabras » ou « Tracteur de chèvres » : pas besoin de s’épuiser à la machette pour désherber entre les fruitiers, il suffit d’une cage mobile et de 3 brebis brouteuses de gazon ! Rappelez-vous, à Rio Muchacho on avait trouvé le même système avec des cochons…

Chauffe-eau solaire : l’eau passe dans un réseau de tuyaux de PVC insérés dans des bouteilles plastiques. Pour en savoir plus : ici !

Ecotourisme et artisanat :

Pour deux dollars seulement, vous pouvez passer la journée au sein de la finca Sarita ! Le maître des lieux vous fera une visite guidée fort intéressante et vous offrira un repas copieux… Loin d’être un business man, Servio tient à partager son quotidien et à enseigner aux gens comment bien vivre à la campagne. Vous êtes donc les bienvenus !

Il est aussi possible d’assister à des cours d’artisanat montubio (typique de la côte équatorienne). Au programme : fabrication d’ustensiles de cuisine en poterie ou calebasses, fabrication de savon noir traditionnel, confection de bijou en tagua….

four traditionnel de cuisson pour la poterie et savon artisanal aux plantes médicinales

Écoutant le grand enfant qui sommeille en lui, Servio a construit des cabanes confortables de bois et de bambous, perchées dans des manguiers centenaires… L’objectif ? Accueillir volontaires de tous bords qui l’aideront dans ses tâches quotidiennes pour mieux partager son savoir.

Et un projet rizicole innovant

Du riz intégral….

Appuyée par une ONG italienne, les paysans de Sarampión disposent aujourd’hui d’une pileuse à riz spéciale à usage communautaire. Celle-ci n’enlève que l’enveloppe externe (son ?) permettant ainsi d’obtenir un riz intégral bien meilleur pour la santé que le riz blanc. En effet, les pileuses classiques produisant ce dernier ôtent à la fois l’enveloppe, les graisses, protéines et germe (tout ce qui est riche en nutriments essentiels à un bon régime alimentaire).

Cette machine coûteuse s’adapte à différents calibres de grains, permettant ainsi aux producteurs de transformer 10 variétés de riz ! Servio, pour sa part, en cultive 4 variétés anciennes dans sa ferme. Hors de question pour lui d’utiliser des variétés améliorées : celles-ci sont plus précoces, plus exigeantes en eau et nutriments, peu résistantes aux maladies et ravageurs et ne peuvent donner de bons rendements qu’à condition d’utiliser les fameux paquets technologiques des firmes phytosanitaires.

Sur les 20 quintaux qu’il réussit à produire par campagne, 10 sont destinés à la consommation familiale, le reste étant destiné à la vente sur le marché local et à Quito. Le riz intégral est mieux valorisé sur ces marchés que le riz blanc : certains consommateurs avertis sont prêts à payer plus pour leur bien-être intestinal.

… Et intégré !

Dans le cadre de l’association des producteurs et éleveurs « San Francisco » de Sarampión, formée de 20 producteurs, Servio a développé un système de production innovant : la culture intégrée de riz inondé en association avec canards, poissons et azolla.

Les canards font tout le travail : ils fertilisent l’eau grâce à leurs excréments (pas d’achat d’intrants) qui nourrissent également les poissons (des chame), en s’alimentant ils contrôlent la croissance des « mauvaises herbes » et des ravageurs aquatiques et enfin ils remuent le fond de la parcelle ce qui facilite la libération des nutriments du sol qui sont alors assimilables par les plants de riz.

L’azolla est une plante aquatique de la famille des Azollaceae. En Asie elle est utilisée depuis des millénaires en association avec le riz : elle limite le développement d’autres plantes (bloquant la pénétration de la lumière dans l’eau) sans toutefois gêner la croissance du riz. Au contraire elle fonctionne comme un bio-engrais dans les rizières puisqu’elle fixe l’azote de l’air. L’Azolla est ainsi très riche en protéines et contient de nombreux acides aminés essentiels, vitamines et minéraux. Elle constitue donc un aliment de choix pour les canards et les poissons.

Valorisation de ses produits agroécologiques

La commercialisation des produits est toujours un sujet sensible pour un agriculteur. Pas évident de trouver un marché pour écouler ses produits lorsqu’on est paysan, relativement enclavé, où les produits bio sont mal payés sur les marchés locaux et où les consommateurs ne sont pas disposés à payer plus pour manger sain.

Il y a une vingtaine d’années, Servio réfléchi à ce problème et trouve une première solution dans la certification de son cacao: une entreprise agro-exportatrice suisse certifie elle-même son cacao et paye le produit 30 à 50 dollars plus cher au quintal. Grâce à cette valeur ajoutée, 80 organisations de producteurs (soit 1500 paysans) se sont mis à la production biologique et  vendent leur cacao certifié à cette entreprise.

Depuis 1998, il vend ses autres produits à la feria La Carolina de Quito et au Zapallo Verde. Ceux-ci sont certifiés par PROBIO, organisation qui dispose de son propre label (Système de Garantie Participative). Mais Servio souhaite favoriser le développement de l’économie locale et préfère écouler ses produits sur le marché de sa région. Il y a 4 ans, en collaboration avec 15 autres producteurs également certifiés pour le cacao, il met en place un marché paysan et agroécologique à Cacelta. Ils y écoulent leurs produits en vente directe et distribuent des paniers (canastas) prépayés, sur le modèle des AMAP en France. Il ne s’agit donc plus de ne valoriser qu’un produit qui s’exporte bien mais de permettre aux consommateurs locaux d’acheter des produits sains et de qualité et aux producteurs de valoriser leurs produits et leur travail…

Dans ce marché agroécologique, la certification n’est pas nécessaire  car tout est basé sur la confiance : d’abord entre producteurs, qui sont peu nombreux et se connaissent tous, mais aussi de la part des consommateurs qui, chaque mois, peuvent visiter les fermes de ces producteurs avant-gardistes lors des « dias del campo » ou « journées aux champs ».

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s