Riomuchacho : entre permaculture et écotourisme

A 35 km au nord de Bahía, Manabí, se trouve la petite ferme de 11 ha de Rio Muchacho. Située au cœur de la zone de transition entre forêt tropicale humide et forêt tropicale sèche, la ferme se trouve au sein d’un écosystème unique au monde, de par ses caractéristiques et l’extrême biodiversité qui s’y concentre. Nicola et Dario, un couple néozélandais-équatorien, s’efforcent depuis 1989 de reforester leurs terres et de développer une agriculture adaptée à la zone suivant les principes de l’agroécologie et de la permaculture. Le développement de l’écotourisme leur a permis de mettre en place une école environnementale alternative communautaire et d’autres projets éducatifs dans la région. Partons ensemble à leur rencontre…

1. La ferme de Riomuchacho

Un couple atypique

Nicola est une agronome néo-zélandaise passionnée par l’agroécologie et vivant depuis de nombreuses années en Equateur. Au sein de la ferme, elle s’est lancée pour défi de réussir à produire des légumes maraîchers toute l’année en adaptant des variétés exotiques à leurs terres et en retrouvant des variétés natives disparues.

Dario, son compagnon et propriétaire des terres, est un équatorien passionné par l’éducation alternative. Pour lui,  un travail au sein des écoles est le seul moyen de faire changer les mentalités et les comportements de manière durable, en accompagnant les futurs citoyens de demain. Les enfants peuvent à leur tour transmettre ces idées et valeurs à leurs parents et leur entourage.

“We want to make a direct, solid and clear contribution to the rejuvenation of our planet. We want to engage in responsible agricultural activity in order to establish an effective center for the dissemination and practice of the principles of sustainability, agro-ecology, permaculture, and ecotourism. We want to promote the sustainable prosperity of the communities in the region of influence of Río Muchacho Valley, benefiting and involving local families.”

Un écosystème de transition 

La ferme se situe dans une région particulière, où se rencontrent les courants marins de Humbolt et de El Niño

Le courant de Humbolt passe à 25km de la côte sud, qui refroidit cette dernière et est à l’origine du phénomène « Neblina » faisant perdre les feuilles de la végétation locale. Il domine de Mai à Novembre, donnant un climat plus froid et sec à la zone durant cette période.

Le courant marin de « el Niño » provient du Nord, du Golf de Panama. Sa présence est plus forte de Décembre à Avril, d’où une augmentation de la température et de la pluviométrie.

La pression atmosphérique détermine le type de vent présent en Equateur et entraîne une convergence des courants : c’est le phénomène « El Niño », qui se caractérise par une pluie forte et abondante qui peut durer plusieurs mois et entraîne régulièrement d’importantes inondations dans le pays.

La zone possède ainsi des conditions climatiques bien spécifiques, générant un écosystème unique au monde puisqu’il fait la transition entre la forêt tropicale humide au nord (qui s’étend jusqu’au Panama) et la forêt tropicale sèche au sud (zone désertique qui s’étend jusqu’au centre du Chili). S’y côtoient entremêlées les faunes et flores typiques des deux zones, créant ainsi un hot-spot de la biodiversité.

Histoire agricole de la zone

La région avait une tradition agricole ancienne de production de café arabica ombragé (c’est à dire associé en polyculture à des fruitiers, dont les cacaotiers préférentiellement). Ce café de qualité mais peu productif ne donnait qu’une seule récolte par an, qui était célébrée par de grandes fêtes où l’ont perpétuait la culture Manabista (de Manabi, la région) à travers les danses et les musiques traditionnelles.

Dans les années 60, le gouvernement équatorien ne se préoccupe absolument pas de la protection de ses forêts et favorise même l’exploitation intensive du bois, des réserves minières et pétrolières du pays. De même, les paysans sont encouragés à se spécialiser dans des monocultures productives destinées à l’exportation. Le café robusta peu à peu introduit est rapidement et largement adopté par les paysans, séduits par sa rentabilité supérieure (il produit toute l’année) même si le café produit est de moindre qualité. Cette variété moins délicate, qui n’a pas besoin d’être cultivée sous ombrage, va convertir la polyculture de fruitiers (qui favorisait la biodiversité, la protection et la fertilité des sols) en monoculture. Pour augmenter les surfaces cultivées, les paysans pratiquent largement l’abatis-brûlis.

L’augmentation de la production entraîna rapidement (et comme toujours selon les lois de l’offre et de la demande) une baisse des prix nationaux du café. La caféiculture n’étant alors plus rentable, nombreux sont les producteurs à vendre leurs terres pour aller chercher du travail en ville ou à l’étranger.

Dans les années soixante, la zone connaît 10 années de sècheresse extrême  (accentuée par la disparition progressive de la forêt) ce qui fragilise encore la production caféière. La plupart des producteurs restant se mettent alors à l’élevage bovin laitier. Cela accentue la déforestation des campagnes et leur désertification progressive.

En 1982 puis en 1997, le phénomène « El Niño » fragilise encore plus la paysannerie : des mois de pluies ininterrompues gorgent la terre qui ne peut plus absorber l’excès d’eau (d’autant plus que la forêt n’est plus là pour assurer son rôle de « tampon »), ce qui entraîne inondations et asphyxie des plantes. On observe alors une nouvelle vague d’exode rural, les paysans restant abandonnent la production de café, intensifient la déforestation pour vendre du bois, puis l’élevage bovin laitier se généralise sur les pâturages poussant sur les terres déforestées puis brûlées. La zone s’est ainsi peu à peu transformée en savane désertique.

2. Permaculture et agroécologie

La ferme dispose d’une production maraîchère diversifiée, comportant à la fois des variétés anciennes et exotiques, ainsi que des fruitiers (principalement agrumes, cacao et café) dont les produits servent à l’autoconsommation sur la ferme. L’élevage (cochons d’Inde ou cuyes, chevaux, vaches et cochons) sert principalement à la production de compost puisque les propriétaires sont végétariens, les petits étant troqués dans les fermes environnantes contre des aliments pour animaux et  des produits laitiers. Les porcs ont à leur disposition des jouets suspendus pour qu’ils ne s’ennuient pas et ont même le privilège de pouvoir régulièrement écouter de la musique classique ! Les chevaux servent à la garde des vaches (les éleveurs de la zone sont de vrai cow-boys), mais aussi à promener les touristes. Les pâturages en sylvo-pastoralisme permettent de maintenir la forêt et la biodiversité. Cependant, on regrettera que la ferme ne produise pas de céréales qui font pourtant partie intégrante du régime alimentaire (principalement pour le riz et la farine de blé).

Un concept innovant : les banana-circle (en anglais oui) :

Les bananas-circles permettent d’effectuer un recyclage très efficace des déchets organiques (résidus de cultures, fumiers, déchets de la cuisine…). Ceux-ci  sont placés dans un trou de 50 cm de profondeur au centre de chaque cercle. Leur décomposition permet de fournir les nutriments nécessaires à la croissance des bananiers plantés tout autour. Ces derniers fournissent l’ombre nécessaire à la croissance des plants de cacaotiers et de caféiers plantés entre eux. Ce système permet d’augmenter la densité des cultures, qui entre en compétition pour la lumière mais pas pour les nutriments largement disponibles  (ils vont ainsi croître plus vite).

Une autre version du bananas-circle peut être réalisée en inondant le trou pour élever des poissons tout en y cultivant du riz, en plantant en plus des bananiers ou  cultures à cycle court (arachides, patates douces). Le circle qui aura été fertilisé par les excréments de poissons pourra ensuite être planté de café et de cacao.

3. Eco-construction

Tous les bâtiments de la ferme (la maison principale, les cabanes pour accueillir volontaires et touristes, bâtiments d’élevage…) sont construis en matériaux se trouvant naturellement sur place : bois, bambou, torchis à base d’argile et de d’herbes sèches. Les toilettes sèches permettent un compostage in-situ des excréments humains, un séchoir solaire permet de faire sécher cacao, café, piments et semences en tout genre, le pédalage sur une bicyclette-pompe à eau permet d’apporter l’eau du puits au réservoir de la cuisine. Celle-ci se fait au feu de bois avec des ustensiles majoritairement fabriqués artisanalement à partir de maté (arbre dont les fruits ressemblent à des calebasses) et d’argile. Un biodigesteur permet la production de biogaz à partir de la récupération des excréments de porc afin de générer de l’eau chaude, des filtres naturels à base de plantes purifient les eaux grises.

Les produits de la ferme ne sont pas commercialisés. En effet, celle-ci est trop éloignée de la ville pour pouvoir valoriser la production d’aliments bio. Le concept est donc de faire venir les consommateurs à la ferme, les éco-touristes et volontaires payant pour les repas qu’ils prennent sur la place.

4. Eco-tourisme

Nicola et Dario, en bons entrepreneurs, ont même créé leur propre agence d’écotourisme : Guacamayo Tours. Plusieurs options sont possibles pour découvrir la ferme de Riomuchacho :

  • tours à la journée ou sur 3 jours,
  • formations à l’artisanat, la construction en bambou et la menuiserie artisanale
  • échange culturel avec la communauté
  • volontariat (minimum une semaine)
  • participation à des séminaires, cours d’agroécologie et de permaculture
  • séjour ressourcement avec pratique de méditation et yoga

Ici, l’écotourisme et le volontariat se sont transformés en vrai business puisqu’ils sont (presque) la seule source de revenu pour le fonctionnement de la ferme et de l’école communautaire. Durant notre visite, 7 volontaires (étrangers) se trouvaient sur la ferme pour des durées variables, ce qui est peu, puisque la ferme reçoit parfois jusqu’à 20 volontaires en même temps ! Pour loger tout ce petit monde, les cabanes peuvent recevoir jusqu’à 50 personnes en même temps! Toute cette agitation gâche au final un peu le calme et le contact avec la nature qu’on peut venir y chercher…

5. L’escuela ambientalista communitaria

L’école environnementale communautaire, première de la sorte dans la région,  a vu le jour en 1993. Elle est financée grâce à une (petite) partie du revenu généré par l’écotourisme, les familles devant verser une participation symbolique de 2 dollars par mois pour pouvoir y inscrire leurs enfants (prix par famille, qui ne pénalise donc pas les familles nombreuses). Le programme, reconnu par l’état équatorien, intègre les valeurs humaines, l’écologie et la culture locale comme des axes transversaux de l’enseignement, à l’aide d’une méthodologie pratique et ludique (inspirée entre autre de la méthode Montessori).

En plus des cours classiques, les enfants reçoivent une éducation à la protection de l’environnement, apprennent à créer et à entretenir des jardins familiaux pour la production maraîchère et médicinale, s’initient à l’artisanat (fabrication de jouets en bambou), construisent des filtres naturels pour le recyclage domestique de l’eau, comprennent l’importance de la conservation de leur culture et enfin reçoivent des cours d’anglais dispensés par les volontaires.

Durant les deux dernières années, d’autres projets éducatifs similaires ont vu le jour dans 11 autres écoles de la région grâce au travail de Dario.

6. Et d’autres projets…  

En 1991, Dario et Nicola créent la petite et « éthique » entreprise Ecopapel à Bahía, vouée à la fabrication de papier artisanal, à partir de papier et carton recyclé récupéré dans les bureaux et écoles de la ville. Le but, en plus de promouvoir le recyclage, était de fournir un travail aux familles affectées par la dégradation de l’environnement (destruction des mangroves et de la forêt tropicale sèche) et par la crise touchant depuis plusieurs années l’industrie de la crevette (épidémie virale, destruction de la mangrove et pollution du milieu, inondations) qui a entraînée des suppressions d’emplois importantes.

Nicola et Dario ont également participés à la mise en place du Projet « Bahía Ecociudad », après la dévastation de la ville par le phénomène el Niño de 2002. Ce projet a pour but d’appuyé le recyclage, la réduction de la production de déchets et la reforestation autour de la ville.

Bien que la ferme n’ait pas totalement satisfait notre appétit d’agroécologues convaincues,  Riomuchacho est une véritable success story de l’agro-écotourisme, puisqu’elle permet d’une part d’initier les touristes aux concepts de permaculture et d’agroécologie, et d’autre part de réaliser des projets communautaires de reforestation et d’éducation alternative…  une référence nationale du genre !

 

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