Entre agroécologie et souveraineté alimentaire : l’Equateur, un pays en mouvement

En septembre 2008, la nouvelle constitution équatorienne a été votée par référendum et nombreux sont ceux qui la considère exemplaire sur bien des aspects. Elle remplace le modèle de développement néolibéral qui avait cours depuis 25 ans dans le pays (où la croissance économique du pays passait avant le développement social), pour suivre celui du sumak kawsay (concept issu de la culture kichwa) où le développement doit avant tout permettre d’améliorer les conditions de vie des habitants. Dès lors, le rôle ultime de l’Etat doit être l’obtention d’une vie digne pour tous les équatoriens, afin de « construire une nouvelle forme de coexistence citoyenne, dans la diversité et en harmonie avec la nature, pour atteindre le bien vivre ou sumak kawsay ». La nécessité de passer d’une démocratie représentative à une démocratie participative, la recherche d’une relation harmonieuse entre équité sociale et développement économique et le renforcement de l’économie populaire et solidaire, sont autant de principes qui ont guidé l’élaboration de la nouvelle constitution. Trop beau pour être vrai ou un exemple à suivre ?

1.       Un peu d’histoire

a)      Colonisation et décolonisation

Les conséquences de la colonisation ont été dramatiques en Equateur – comme partout ailleurs – en ce qu’elles ont provoqué : baisse brutale et généralisée de la population indigène due aux guerres et aux nouvelles maladies apportées par les espagnols. Les « survivants », traités comme de la main-d’œuvre servile, furent regroupés dans de vastes domaines agricoles, qui deviendront les grandes haciendas.

Comme dans tous les pays d’Amérique latine, la décolonisation a laissé une grande injustice dans la répartition des terres agricoles, avec une minorité d’hacienderos possédant de grand latifundio. Plus de 80% des unités de production étaient des minifundio (de 0 à 20 ha) et n’occupaient que 20 % des terres agricoles situées, en général, dans des milieux difficiles à valoriser. Les terres planes et fertiles des vallées étaient possédées par les haciendas, qui se consacraient principalement à l’élevage bovin extensif.

Depuis le début du 20ème siècle, l’Equateur est le siège d’une formidable croissance démographique (population multipliée par 15) qui touche particulièrement la population rurale, ce qui bien sûr va augmenter la demande en terres fertiles et les tensions.

b)      Des réformes agraires à répétition et inefficaces

Face au mécontentement général d’une population qui croît rapidement, le gouvernement militaire de l’époque proclame, le 11 juillet 1964, la loi de réforme agraire qui vise à abolir l’état de servitude dans les huasipungos (ranchs de grands propriétaires terriens) auquel est réduite la main-d’œuvre indigène des haciendas. Les grands propriétaires terriens sont donc contraints de renoncer à leurs privilèges et de céder une partie de leurs terres. Ainsi apparaît la structure agraire du minifundio, gérée par de petits paysans indigènes désormais libres et propriétaires du sol. Cependant, cette réforme n’a bénéficié qu’à un petit nombre de personnes, et l’inefficacité de la première entraînera la mise ne place d’une deuxième réforme agraire en 1973.

Finalement, ces réformes n’auront touché que 3,4% de la superficie du pays. À elle seule, la colonisation des terres vierges (un défrichement des forêts humides de la côte et de l’Amazonie par les petits paysans) a représenté 6,36 millions d’hectares, soit sept fois la surface touchée par la réforme agraire. Souvent, la terre redistribuée (en fait vendue sous couvert de « réforme agraire ») se trouvait sur des terrains en pente raide et/ou située à de hautes altitudes, avec des sols moins fertiles et des conditions climatiques moins propices aux cultures. Les haciendas, divisées en 2 ou 3 unités, conservaient les meilleures terres et surtout l’accès à l’eau. Les terres basses, quant à elles, ont vu naître un phénomène de re-concentration foncière, dont les principaux acteurs sont maintenant les grandes agro-entreprises qui produisent banane, café, cacao ou encore huile de palme en monoculture sur des centaines d’hectares.

c)       Une révolution verte qui n’arrange rien

Les familles indigènes possédant de petites surfaces sur des terrains peu propices et souvent recouverts de forêts denses, se sont mis à les déforester afin d’en tirer des revenus tout juste suffisant à leur survie. Sous couvert de réforme agraire, l’Etat leur laisse la possibilité d’acheter leur terre pour enfin devenir propriétaires. Cependant, les communautés indigènes n’étaient pas organisées selon un modèle pécuniaire (leur économie était basée sur le troc).

Commence alors, dans les années 1960, une réaction en chaîne qui se reproduira dans les campagnes équatoriennes et qui conduira les petites exploitations familiales à l’endettement et/ou à la mort. Première étape : les paysans durent vendre leur bétail pour pouvoir se porter acquéreur de leurs terres. Se faisant, ils vendirent la fertilité de leur sol et en même temps leur force de travail, puisque les animaux constituaient à la fois la seule source de fertilisant (naturelle, riche et gratuite) et l’énergie nécessaire au travail de la terre.  Il leur faut cependant continuer à produire pour pouvoir rembourser leurs dettes et nourrir leur famille. A cette même époque, les miracles de la révolution verte sont prêchés à tout va. Les ONG (appuyées par les gouvernements nationaux et internationaux) encouragent alors les paysans à abandonner la multitude de cultures vivrières traditionnelles qui rapportent peu, pour se tourner vers des monocultures modernes et très productives. Pour cela, on remplace le fumier animal par des fertilisants chimiques, la diversité des cultures et les prédateurs naturels par des pesticides de synthèse, et apothéose de la bêtise, les semences ancestrales moyennement productives (mais bien adaptées au terroir) sont délaissées et remplacées par des semences hybrides (adaptées aux paquets technologiques chimiques).

 Avec ce système, l’augmentation de la production permet aux paysans de rembourser leurs dettes en une dizaine d’années. Cependant, ils en paieront le prix fort : leurs sols ont perdu une grande partie de leur fertilité, les ravageurs des cultures sont devenus de plus en plus résistants aux produits agrochimiques, dont ils doivent chaque jour augmenter les doses utilisées. Les coûts de production augmentent régulièrement tandis que les rendements baissent peu à peu et que les prix de vente restent stables. Cette érosion de la fertilité du sol va de paire avec la perte de la culture agricole des paysans : disparition de leurs semences criollas (anciennes), de leurs connaissances et techniques ancestrales, et enfin de leurs aliments traditionnels à haute qualité nutritive (troqués contre les produits industriels achetés).

Ainsi plus de trente ans après la première réforme agraire, la structure foncière en Équateur restait marquée par une grande inégalité : en 1993, les exploitations de plus de 100 ha concentraient 42,6% du total des terres pour seulement 2,3% du nombre d’exploitations. En 2000, l’indice de Gini était de 0,8, situant l’Équateur parmi les pays les plus inégalitaires du monde en termes de revenus, au même titre que d’autres pays d’Amérique latine.

 La nouvelle Loi agraire de 1994, quant à elle, a surtout servi à garantir la propriété de la terre afin de rassurer les grands propriétaires. La loi visait surtout à garantir la « sécurité juridique » de la propriété foncière, en partant de l’hypothèse que l’un des problèmes les plus importants des producteurs est le manque d’accès au crédit. Le raisonnement est le suivant : enfin munis de leurs titres de propriété, les producteurs pourront accéder à des facteurs de production (comme des tracteurs par exemple) qui leur faisait défaut et investir pour se « moderniser ».
Les études du SIPAE (Sistema de Investigacíon de la Problemática Agropecuaria en Ecuador) montrent que les titres ont surtout permis une re-concentration des terres. En effet,  quand les petits et moyens producteurs ne peuvent payer leurs dettes et quand les familles n’ont accès qu’à moins d’un hectare, cela les oblige soit à multiplier les petits travaux agricoles pour survivre, soit à finalement vendre les terres et  émigrer vers les villes ou d’autres pays pour y trouver du travail. Dès lors il semble important de remettre le sujet du foncier au cœur du débat des politiques agraires en Équateur.

 

  1. 1.       Une nouvelle constitution et une démocratie participative en construction

Voici quelques extraits de la constitution de 2008 qui illustrent bien l’idéologie affichée (et pas vraiment appliquée !) par le gouvernement actuel :

Article 13 : «  Les personnes et collectivités ont le droit à l’accès sûr et permanent à des aliments sains, en quantité suffisante et nutritifs ; de préférence produits localement et en correspondance avec leur diverses identités et traditions culturelles. »

Article 71 : « La nature ou Pacha Mama, où se reproduit et se réalise la vie, a le droit à ce que soit respecté intégralement son existence, le maintien et régénération de ses cycles vitaux, structure, fonctions et processus évolutifs. »

Article 73 : « l’Etat appliquera des moyens de précaution et de restriction contre les activités pouvant conduire à l’extinction d’espèces, la destruction des écosystèmes ou l’altération permanente des cycles naturels. »

Article 281 : «  La souveraineté alimentaire constitue un objectif stratégique et une obligation de l’Etat pour garantir que les personnes, communauté, peuples et nationalités atteignent l’autosuffisance en aliments sains et culturellement appropriés de façon permanente. »

Le concept de souveraineté alimentaire est au cœur de cette nouvelle constitution et ce n’est pas pour rien : « anti-impérialiste », le président Correa souhaite que son pays retrouve le contrôle de sa production alimentaire. Alors que, jusqu’au milieu des années 70, l’Equateur produisait tout le blé qu’il consommait sur son territoire, les Etats-Unis ont commencé à « offrir » leurs excédents de céréale au pays, et comme un cadeau ne se refuse pas… Finalement, cela a conduit à la disparition d’un grand nombre de producteurs équatoriens (principalement des petits et moyens producteurs) qui vendaient leur blé … trop cher ! (ne jetons pas la pierre trop vite à l’oncle Sam, et regardons-nous dans un miroir 5 minutes : la France agit pareillement depuis des décennies en Afrique!). Aujourd’hui l’Equateur importe 90% de son blé d’Argentine, du Canada et des Etats-Unis, le pays a perdu la totalité des semences de ses variétés locales et bon nombre de ses paysans.

Si la constitution est un outil fabuleux garantissant la ligne de conduite à suivre par le gouvernement, elle ne sert à rien si elle n’est pas appliquée.

Et c’est ce que l’on observe aujourd’hui, puisque par exemple, bien que les OGM soient strictement interdit constitutionnellement, que se soit à l’achat ou à la production, on les retrouve dans les supermarchés équatoriens non étiquetés! De même le gouvernement continue de subventionner l’achat de produits agro-chimiques par les paysans, notamment l’urée. Politique à deux vitesses du gouvernement Correa, pour qui le développement du pays doit nécessairement passer par une modernisation de la production agricole (sur le modèle de la révolution verte), une intensification de l’extraction minière et toujours plus d’exploitation pétrolière.

Et oui, la souveraineté alimentaire, l’agroécologie, la production paysanne autosuffisante (et sans achat d’intrants) ne sont pas des concepts générateurs de croissance économique et n’augmentent pas le PIB ! Ce n’est donc pas très utile pour être réélu puisque ce qui intéresse le peuple c’est la (coûteuse) modernisation du pays, la réalisation de grands chantiers, de routes, etc…

3.       La COPISA : un véritable outil de la démocratie participative

Mais cette politique a deux vitesses a quand même ses bons côtés, la démocratie participative est belle et bien en marche : de larges, profonds et sérieux débats publics, regroupant des centaines d’organisations et d’institutions qui représentent des milliers de familles équatoriennes, ont lieu en Equateur.

La COPISA (Conférence Plurinationale et Interculturelle de Souveraineté Alimentaire) est un organisme du Pouvoir Citoyen (comme défini dans la constitution Art. 95) formé de 8 représentants de la société civile sélectionnés par les citoyens lors du Conseil de Participation Citoyenne et de Contrôle Social. Son rôle : proposer et recommander aux différentes instances gouvernementales des formulations et l’application des politiques, plans, programmes et projets en liens avec la souveraineté alimentaire, proposer des normes et des accords pour garantir l’application des lois sur la souveraineté alimentaire, suggérer aux écoles supérieures et centres de recherche des thèmes de recherche sur la souveraineté alimentaire, réaliser des activités permanentes de capacitation et de formation, des forums, des séminaires… Mais pour que les propositions de loi de la COPISA soient retenues, l’organisation doit rester modérée dans ses propos et être pertinente dans ce qu’elle propose : c’est-à-dire faire le jeu du gouvernement sans pour autant sacrifier ses principes directeurs.

Actuellement la COPISA travaille sur deux lois déterminantes pour le futur de l’agriculture équatorienne: la « loi Agrobiodiversité, semences et promotion agroécologique » et la « loi organique des terres et territoires ». 

Ces textes de loi, fruits d’intenses négociations et discussions entre différentes organisations civiles du pays, sont en quelque sorte une traduction de l’idéal citoyen présent dans la constitution de 2008… D’un côté, la loi  sur l’agro-biodiversité permettrait d’atteindre la souveraineté alimentaire selon les principes de l’agroécologie (incroyable mais vrai !) ; de l’autre, la loi des terres serait un moyen de rétablir l’injustice foncière et structurelle découlant de l’ancien système des haciendas.

Le gouvernement aura-t-il le courage de voter pour les lois proposées par la société civile ? L’Equateur étant en période électorale, cela risque de prendre du temps. Mais plus que la question du vote, c’est la problématique de l’application de la loi qui pose problème, puisque la constitution n’est aujourd’hui appliquée que lorsqu’elle ne dérange pas les grands projets politiques et commerciaux des dirigeants. A quand une politique vraiment courageuse, en accord avec la constitution et les valeurs qu’elle défend ? Rendez-vous en 2013…

sources :

http://www.fao.org/docrep/T1765F/t1765f17.htm

http://www.inter-reseaux.org/revue-grain-de-sel/41-42-l-agriculture-en-quete-de/article/acces-a-la-terre-en-equateur

www.comesano.org.ec

https://docs.google.com/viewer?url=http%3A%2F%2Fwww.sipae.com%2Fwp-content%2Fuploads%2F2012%2F06%2Falerta-agraria-19.pdf

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