Maria et sa naranjilla

Les pesticides ou la vie ?

La communauté Kichwa[i] de Guamani (ou Wamani en kitchua) se situe à 200 km à l’est de Quito, au commencement de la forêt amazonienne. Depuis une vingtaine d’années les habitants cultivent la naranjilla[ii] ou « petite orange » (Solanum quitoense), bien adaptée au sol et aux conditions climatiques locales. Ce fruit de la famille des solanacées (comme la tomate ou le physalis), peut se manger cru (bien que très acide), mais est plus généralement apprécié en jus ou en confiture… Un seul hic vient noircir le tableau : la culture de la naranjilla se fait aujourd’hui à grand coup d’applications de produits chimiques sur le sol, sur la plante et ses fruits !

Dans les années 2000, un nombre croissant d’agriculteurs de la communauté de Wamani mettent fin a leurs jours (cela rappelle les tristes suicides d’agriculteurs indiens dont on parlait beaucoup ces dernières années) : en 2 ans plus de 80 personnes se suicident, pour une communauté qui compte seulement 500 habitants (soit un rapport 200 fois supérieur a la moyenne mondiale … de quoi attirer l’attention!). Quelques reportages et vidéos furent réalisés et agitèrent pour quelques temps la toile médiatique équatorienne.

1.     Agrochimiques et suicides d’agriculteurs

  • Fatale mutation des systèmes agraires :

La naranjilla est produite dans la région depuis de nombreuses générations.  Dans les années 70, la demande augmente et la production connaît un boom dans les communautés kichua qui la cultivent. Pour répondre à la demande, on passe alors de la polyculture sur de petites parcelles à la monoculture sur de grandes surfaces, en passant ainsi d’une agriculture vivrière à une agriculture créatrice de revenu. Mais bientôt les producteurs connaissent les mêmes problèmes que ceux habituellement rencontrés en monoculture : augmentation des ravageurs et baisse des de la fertilité du sol surexploité. Et comme à chaque fois, l’Homme choisit de lutter contre les conséquences plutôt que de s’interroger sur les causes : commence alors l’utilisation de produits agro-chimiques pour sauver et même augmenter la production (pour quelques années en tout cas)! A l’image de ce qu’il s’est passé dans le monde entier, quelques années après la mise en pratique des principes de la Révolution « verte », les ravageurs des cultures se sont fait de plus en plus nombreux et le sol de moins en moins fertile (sans parler des problèmes d’érosion du sol et de la biodiversité). Ces constats ont amené les producteurs à augmenter d’année en année les doses d’intrants chimiques utilisés pour maintenir leur niveau de production, au détriment de leur revenu (puisque les coûts de production augmentent…).

Les vendeurs d’agrochimiques ne s’embarrassent pas toujours d’informer les paysans sur les modes d’utilisation de ces produits (bien que cela soit rendu obligatoire par une loi équatorienne), ni ne leur fournissent les équipements de protection nécessaire. De toute façon, la chaleur intense de cette région amazonienne ne les incite guère à se couvrir durant leur travail en plein soleil! Une grande partie des producteurs ne lisent pas l’espagnol et ne peuvent donc pas lire les instructions et précautions d’usage inscrites sur ces produits miraculeux!

  • Pourquoi ces suicides :

Les habitants de Wamani et des communautés alentours subissent une intoxication chronique et parfois aigüe aux produits chimiques[iii] (pas d’utilisation de protections lors de l’application, pas de connaissance des précautions d’emploi, surdosage et utilisation à mauvais escient, stockage des bidons de pesticides dans les maisons, sous les lits) qui se combine à une consommation excessive d’alcool, particulièrement marquée chez les jeunes.

Il est maintenant avéré que la plupart des pesticides sont des neurotoxiques puissants, c’est-à-dire qu’ils affectent le système nerveux central, en bloquant la transmission neuronale dans tout le corps et principalement dans le cortex cérébral. Dans un des reportages sur ces évènements[iv], des toxicologues et spécialistes de médecine tropicale  expliquent qu’ils affectent les fonctions mentales supérieures, la relation et le comportement avec les autres, modifient l’affectivité de l’individu et sa réaction aux stimuli…

Le docteur Arturo Campaña, spécialiste de la santé mentale affirme que les produits chimiques neurotoxiques fragilisent les personnes exposées, les rendent plus sensibles à tous les problèmes du quotidiens. Une tristesse profonde se met peu à peu en place et mène parfois jusqu’à la dépression. Les mêmes agrochimiques étant le plus souvent stockés sous les lits (pour éviter les vols car les poisons coûtent cher!), il est facile d’avaler le contenu de l’un d’entre eux dans un moment de désœuvrement.

Et cerise sur le gâteau, certaines femmes continuent de fumiger étant enceinte et on observe dans les communautés des cas de bébés qui naissent avec des malformations, qui ont la santé fragile, des enfants qui des capacités cognitives diminuées et ne se développent pas normalement ou encore qui présentent des symptômes d’épilepsie.

Pour en savoir plus et pour les hispanophones, on vous conseille de regarder une petite vidéo sur le thème «  Naranjillas en Wamaní: suicidios por efecto de los agroquímicos », réalisée conjointement par l’ASPA[v] et Acción Ecológica[vi] :

cliquez ici:  http://vimeo.com/14483959

 “Cette communauté kichwa se trouve dans une situation dramatique, puisqu’elle dépend d’un fruit qui est devenu son unique source de revenu mais qui est en train de la tuer en même temps » dit la journaliste dans cette vidéo.

  • Y a-t-il des solutions?

Pour prévenir les risques de contamination aigüe liée à une utilisation inadéquate des pesticides, l’Equateur possède une « Loi pour la commercialisation et l’utilisation de pesticides » – du registre officiel de 1990, article 4 – qui énonce : « La vente des pesticides hautement et extrêmement toxiques sera réalisée uniquement sur présentation préalable d’une prescription délivrée par un ingénieur agronome dûment inscrit et enregistré ». Cependant, comme on peut le voir dans ce même reportage, un enfant peut librement acheter un bidon d’un des plus dangereux pesticides commercialisés en Equateur, le MONITOR 600[vii]  (dont le principe actif est le méthamidophos, organophosphoré interdit en Europe[viii] seulement depuis 2008).

Informer les agriculteurs sur les risques liés à l’utilisation des produits chimiques et leur apprendre à s’en servir sans mettre en danger leur santé, c’est une des solutions prônées par les entreprises de l’agrochimie et les revendeurs d’agrochimiques (car beaucoup plus lucratif de vendre des équipements de protection que d’arrêter la vente de pesticides). Mais changer des habitudes profondément ancrées, cela prend des années ! De plus, supposons que les utilisateurs « améliorent » leurs pratiques, cela ne résout pas le problème de l’intoxication chronique[ix] aux pesticides qui s’acculent dans l’environnement (eau, air, terre), les vêtements, les aliments…

Les OGM devaient apporter LA solution, en permettant de réduire drastiquement l’utilisation de pesticides tout en promettant le maintien et même la progression de la production agricole mondiale  (et pourquoi pas… une promesse ça ne tue pas, hein ?!?). Bon, il est maintenant avéré[x] que la culture des OGM s’accompagne d’une augmentation des doses de produits agro-chimiques et que les rendements sont plus que décevants.

On en entend déjà certains :

–  Bon ben si on n’arrive pas à gérer les pesticides pour les rendre inoffensifs, qu’est ce qu’il nous reste ?

–  Arrêter de les utiliser pardi !

–  Oui, mais il faut nourrir la planète, on sera bientôt 9 milliard !

–  Et alors ? En mai 2007, la FAO (Food and Agricultural Organisation) a présenté un rapport[xi] intitulé « Agriculture biologique et sécurité alimentaire », où elle reconnaît que l’agriculture biologique peut produire assez pour nourrir la population de la planète : “Ces modèles suggèrent que l’agriculture biologique a le potentiel de satisfaire la demande alimentaire mondiale, tout comme l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui, mais avec un impact mineur sur l’environnement”.

Si la FAO, grand défenseur et promoteur des principes de la révolution verte depuis des décennies,  et même l’ONU[xii] reconnaissent la productivité potentielle de l’agriculture biologique, qu’est ce qu’on attend pour s’y (re)mettre???

2.     Maria: son histoire, ses motivations, son appel a l’aide

Maria Castañedo et son mari Manuel (professeur dans un collège) ont 3 enfants. De même que la plupart des producteurs de naranjillas de la communauté, Maria présentait depuis quelques années de nombreux symptômes liés à l’intoxication aux pesticides : céphalées, douleurs dans tout le corps, maux de ventre, tristesse inexpliquée…

Il y a 4 ans, suite au travail de sensibilisation réalisé par l’ONG Acción Ecológica sur les dangers liés à l’utilisation des produits chimiques, Maria a commencé à changer ses pratiques pour en utiliser de moins en moins. En visitant d’autres fermes où l’on cultivait selon les principes de l’agriculture biologique, elle en a appris les techniques de base. Sa mère lui ayant transmis ses connaissances ancestrales des plantes médicinales et toxiques que l’on trouve dans la forêt amazonienne, elle a expérimenté la fumigation de préparations végétales sur ses cultures et a même créé ses propres recettes.

Depuis 3 ans, sa production est entièrement exempte de produits chimiques. Alors qu’auparavant elle produisait la naranjilla en monoculture sur des parcelles différentes de celles dédiées à ses productions vivrières (pour épargner à ces dernières les fumigations chimiques), Maria peut désormais produire ses aliments en association dans les mêmes parcelles : haricot, ananas, banane, manioc côtoient aujourd’hui la naranjilla.

Cette transition en faveur de la vie a été possible grâce aux sacrifices de Maria et sa famille. En effet, l’arrêt des produits agrochimiques sur les cultures entraîne forcément une chute des rendements (provisoire !) et donc une perte de revenus non négligeable pour la famille. Mais grâce au revenu complémentaire de son mari, Maria et sa famille ont pu faire fi de cette perte d’argent comptant pour se concentrer sur un aspect essentiel : la santé ! Maria fait aujourd’hui office de leader dans la communauté, elle mène d’ailleurs un groupe de femme qui s’attache à la mise en place de potagers familiaux et biologiques…

Mais une limite de taille est très vite apparue pour Maria et ses naranjillas : il n’existe aujourd’hui pas de marché pour vendre la naranjilla bio dans les alentours. Les agriculteurs utilisent habituellement un herbicide puissant qui, comme la plupart d’entre eux, contient des molécules actives semblables aux hormones végétales : les producteurs pulvérisent les cultures en même temps que les mauvaises herbes et cela entraîne un développement supérieur des fruits. Cette pratique devient la norme puisque les gros fruits ont la préférence des acheteurs… qui n’acceptent plus d’acheter ceux de taille normale, jugés trop petits bien que plus savoureux. Les consommateurs urbains, quand à eux, ne savent pas que les belles et grosses naranjillas qu’ils achètent contiennent d’importantes quantités de pesticides, dont la consommation à long terme peut avoir des effets néfastes sur leur santé.

Du fait de l’impossibilité de vendre sa production, Maria a failli céder à la tentation des agrochimiques à plusieurs reprises, malgré les risques pesant sur sa santé et celle de sa famille. Encourager les producteurs à cultiver bio, c’est bien. Les aider à trouver des débouchés pour écouler leur production, c’est encore mieux (voir article sur la commercialisation et la consommation responsable)!


[i] La plupart des peuples comme les Kichuas en Equateur, les Tzols au Mexique ou encore les Basques en France,  sont unifiés par le partage d’une langue commune. http://fr.wikipedia.org/wiki/Kichwa

[iii] Site qui répond à (presque) toutes les questions que vous vous posez sur les agrochimiques : http://www.mdrgf.org/2sommpestos.html

[iv]  http://vimeo.com/14483959

10 réflexions au sujet de « Maria et sa naranjilla »

  1. bonjour caroline , bonjour manon
    suite a votre bel article , il est bon de savoir que si certains produits toxiques ou nocifs sont régulièrement retirés du marché cee et que même si ils prolongent leur durée de vie dans d’autres pays , ils sont condamnés a disparaitre .
    deux raisons a cela :
    1/ la prise de conscience de l’état et des agriculteurs des effets dramatiques de ces intrants
    2/ la prise de conscience des firmes phytosanitaire de l’importance qu’a pris le marché bio
    et donc de l’importance d’acquérir ce nouveau potentiel de vente
    chose rassurante l’efficacité des engrais , insecticides ou fongicides bio est équivalente , seul bémol il faut renouveler plus souvent et plus précisément certaines applications.
    Alors plus de travail , plus de techniques , plus couteux par année de mauvaise météo
    mais avec des récoltes aussi belles ….etc
    la 2 eme révolution agricole est en marche.

    • Merci pour ce commentaire et ces reflexions!
      Ce que tu dis sur l’efficacité des produits bio est vrai pour des cas particuliers comme celui de la vigne par exemple. En effet on peut aujourd´hui difficilement produire du raisin autrement qu’en monoculture avec applications régulières d’intrants (quíls soient chimiques ou non). Les vignobles se trouvent sur des terroirs historiques et sur de grandes surfaces, dont les sols sont aujourd’hui épuisés après des centaines d’années de monoculture… Ces zones sont complétement dénaturées et spécialisées, avec une vie du sol presque nulle, pas de diversité des cultures ou de végétation naturelle autour des parcelles, puisque les haies ou fruitiers (qui permettraient d´héberger une potentielle faune auxiliaire des cultures) ont depuis lontemps été éliminé pour la mécanisation des vignobles…
      Mais la vrai révolution verte ne sera pas celle des intrants bio!
      Ce sera celle de la diversification des cultures, du retour de l’agroforesterie et des haies vives comme il y en avait partout quelques générations en arrière!
      Cela passera par un changement des mentalités, qui fait que l’agriculteur pense aujourd’hui que ses terres doivent être « propres », sous entendus exemptent de « mauvaises herbes »… Ces mêmes plantes (que l’on considère comme « sales » aujourd’hui), sont des bioindicateurs formidable de la santé du sol, et étaient utilisées comme des salades sauvages ou des plantes médicinales par les anciens… l’agriculteur moderne aurait-il perdu son savoir ancestral sur la route de la modernité?

  2. Votre blog est toujours aussi bien. Même questionnement et réflexions de mon côté sur les pratiques et leurs impacts ici, dans le Nord de la France… C’est parfois assez déprimant… Et mon projet mûrit petit à petit! Gros bisous les filles!

  3. Bon anniversaire Manon

    Merci de ton blog passionnant qui nous permet de voyager en Amérique latine; grâce à Mathilde nous avons pu admirer les paysages africains, les routes américaines grâce à Yves et Marie France… et le tout en admirant la forêt de Fontainebleau..
    Félicitations
    prends soin de toi

    mes vœux les plus sincères que ces quelques fleurs t’apportent le bonheur…..et que l’an fini nous soyons tous réunis…au plus tard au 11 mai

    (j’espère que ce message va te parvenir, car mon premier essai d’il y a un mois a disparu!)

    Bises à toi et à tous ceux qui t’entourent
    Dona and C°

  4. Saludos desde Ecuador.

    Les envio el último video de la Comunidad Wamaní, luchando como Red Alternativa al Uso de Agroquímicos.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s