Don Isidor, un producteur de café qui fait de la résistance !

C´est à Tziscao, petite commune chiapaneca à la frontière du Guatemala, que nous avons rencontré Isidor Hernandez Mauricio, producteur du café biologique d´altitude     « Tziscao », mais aussi fondateur et président de la coopérative « Productores Alternativos de la Selva ». Nous avons tenu à vous présenter ce paysan sympathique et clairvoyant, dont l´histoire est très représentative du contexte caféicole mexicain…

1.  Quand coopérativisme et écologie se rencontrent !

Don Isidor : son histoire, sa coopérative

Ce petit producteur vit avec sa famille à Tziscao, petite ville du Chiapas, au sud de Comitán et à quelques kilomètres seulement de la frontière guatémaltèque. La région est très fréquentée par les touristes car elle regorge de lacs dont la couleur des eaux varie du vert émeraude au bleu turquoise… Nombreux sont les membres de la communauté qui ont abandonné l’agriculture pour se consacrer à une occupation qui rapporte: le tourisme ! Ce n’est cependant pas le cas d’Isidor, qui est fier de ne pas avoir succombé à la tentation touristique et de produire aujourd’hui le délicieux café « Tziscao », dont les effluves envoûtantes nous ont accompagnées durant le reste de notre voyage.

Tout commence en 1987, lorsque Don Isidor crée une coopérative de production de café, où l’utilisation de produits chimiques est interdite, afin de se libérer des intermédiaires (appelés « coyotes ») et du pouvoir grandissant de l’agrobusiness.

Le gouvernement, qui avait soutenu la filière durant 15 ans à travers l´Organisation Nationale du Café (MEXCAFE), arrête brusquement son soutien au début des années 1990. Les producteurs étaient d’autant plus affectés que les cours internationaux du café étaient alors à la baisse. Se sentant abandonnés par le gouvernement, ces derniers doivent se débrouiller par eux-mêmes, et nombreux sont ceux qui choisirons l’organisation en coopérative.

En 1990, afin d’obtenir un meilleur prix de leur café à l´exportation, la coopérative de Don Isidor fait certifier ses terres en biologique. Malgré son succès, la coopérative de Tziscao est démantelée en 1994 suite aux révoltes zapatistes et à l´insécurité économique et politique de la région qui en découle.

Qu’à cela ne tienne, en 1996 Don Isidor décide de fonder une nouvelle coopérative avec 15 des anciens membres – la coopérative de production « Lagos de colores » – qui rejoindra bientôt la Fédération Ecologique des Indigènes du Chiapas.

C’est en 1998, que les producteurs de Tziscao toastent et moulent (du verbe moudre!) pour la première fois leur café et le goûtent. Première fois aussi qu´ils s´essayent à la commercialisation de café moulu, dont ils doivent apprendre les normes et les techniques qui font la qualité du bon café. Leur café se vend très bien, les gens en apprécient la qualité et les membres de la coopérative en obtiennent un revenu très supérieur à celui de la vente du café grain : ils décident alors de transformer toute leur production de café.

C’est ainsi que sera créée en 2000 la coopérative de transformation et commercialisation « Productores Alternativos de la Selva », qu’on retrouve sur les étiquettes du café que l’on peut aujourd’hui acheter dans tous les restaurants et boutiques du village de Tziscao.

Des valeurs humanistes et écologistes 

Don Isidor s’intéresse à l’aspect social de l’organisation en coopérative, ainsi qu’à l’aspect environnemental de protection de la terre et des hommes.

Ces valeurs, il les a affirmées en fréquentant l’église évangélique : los « Pastores de la tierra » (les pasteurs de la terre) qui prêchent pour un respect de la nature, organisent des rencontres entre paysans et des échanges de techniques et connaissances. « Dieu a créé la nature pour l’humanité, mais en lui confiant la mission de la protéger, et on est en train de la détruire », nous dit-il les yeux pétillants. En effet, il pense que la religion ne devrait pas se limiter à aller chanter des cantiques le dimanche dans les églises ! C’est également le point de vue des membres d’Edupaz, dont les membres sont catholiques, même s’ils ne l’affichent pas, et sont ouverts aux projets issus de toutes confessions. Comme quoi, l’église ne comporte pas que des intégristes catholiques qui proscrivent l’utilisation des préservatifs (puisque ce bout de latex est « contre-nature ») et s’opposent à la construction de mosquées en France !

Don Isidor est fier de son travail avec la coopérative, car celle-ci se maintient depuis longtemps et permet à ses membres de vivre correctement. Pour lui, être leader d´un groupe signifie être attentif aux problèmes et préoccupations des autres, savoir faire des compromis, ne pas profiter de ses compagnons, mais au contraire encourager le partage des connaissances : l’argent et le capital ne sont pas une fin, mais des moyens pour accomplir des projets !

Lorsqu’on demande à Isidor, ce contre quoi il se bat à travers son investissement dans la communauté, il nous répond qu’il lutte « en faveur de la vie et contre la pollution », qu’« il faut profiter au maximum de la vie, de tous ses aspects, avec respect, dignité et droiture ». Quelle belle philosophie…

Don Isidor est satisfait des résultats qu’il obtient en produisant « bio ». Il a conscience de protéger des produits chimiques la nature, sa famille et les consommateurs, tout en économisant de l’argent puisque les produits agrochimiques ont un coût élevé. Cependant, il est plus dur de travailler en bio qu’en conventionnel et les résultats se voient seulement sur le long terme. Ainsi, beaucoup des membres de la coopérative ont rapidement abandonné le bio pour retourner vers le conventionnel, qui nécessite moins de travail pour plus de praticité!

Mais Isidor est aujourd’hui préoccupé par la santé de ses collègues qui utilisent de grosses doses de produits chimique. Il sait que les plantes traitées conservent des résidus de produits chimiques qui se retrouvent dans notre organisme lorsque nous les consommons. Il a entendu parler du grand nombre de cancers des poumons dans la communauté de « El Triunfo », morne plaine de monoculture de maïs et tomates sous serres.

Nous avons pu visiter la ferme d’un agriculteur de cette communauté (voir Notre itinéraire Mexicain), Rodolfo Morales, le seul à cultiver sans produits chimiques ! En partie grâce à Edupaz, Rodolfo a été formé aux techniques de lutte biologique contre les ravageurs, à la fabrication de lombricompost, de biofertilisants, de biopesticides, etc… Mais sa réussite ne suffit pas à convaincre les autres producteurs, ses voisins, à abandonner les pesticides car la production biologique demande trop de travail.

Revenons-en à notre caféiculteur de choc. Ce qui le chagrine le plus, c’est que les victimes de l’utilisation intensive de pesticides sont toujours les plus pauvres, les ouvriers agricoles qui travaillent pour les propriétaires terriens et à qui on ne fournit aucun équipement de protection, aucune information sur les précautions d’emploi de ces produits.

A travers sa coopérative, il milite pour que d’autres producteurs abandonnent l’utilisation de produits chimiques. Actuellement, ses efforts se concentrent sur la création d’un marché paysan de produits biologiques à Comitán, qui permettra l’échange de produits biologiques entre les producteurs, mais aussi entre producteurs et consommateurs, afin que ceux-ci aient la possibilité de choisir des produits sains de qualité : « Cela vaut la peine de payer plus cher, si ce produit est sain ! » dit-il tout sourire.

D’après lui, la coopérative permet de respecter le droit des peuples à vivre dignement et à choisir le type de vie qu’ils souhaitent, en se protégeant du capitalisme et de ses méfaits.

2. Certification biologique et union coopérative : des solutions face aux incertitudes du marché

Le Mexique est actuellement le 5ème producteur mondial de café en termes de volume produit et de surfaces cultivées, avec 200 000 producteurs qui cultivaient 777 000 ha en 2004. Majoritairement indigènes, ces paysans cultivent le café ombragé dans des systèmes agroforestiers, où il est associé à de nombreuses espèces de fruitiers et essences forestières. Au contraire des plantations modernes agroindustrielles qui produisent du café en monoculture, sans ombrage et à grand renfort de produits chimiques, la production de café ombragé traditionnelle favorise la biodiversité, prévient la dégradation du sol et la déforestation. Cette technique de production ne nécessitant habituellement pas l’utilisation d’agrochimiques, elle facilite l’obtention de la certification biologique par les producteurs : ainsi, le Mexique était le premier pays producteur de café bio dans le monde (qui représentait 1/5 du volume total produit sur le territoire en 2004) !

Le parcours de Don Isidor est représentatif d’une grande partie des petits producteurs de café mexicains. Le fait de produire du café certifié bio et de s’organiser en coopératives, leur a permis de s’affranchir du paternalisme étatique, de faire face au désengagement de l’Etat comme agent régulateur de la filière (lors de l’application des réformes néolibérales des années 1970 et 1980, voir réformes agraires et révoltes paysannes au Mexique), ainsi que de se maintenir suite à la dégringolade du prix du café à partir de 1990. Ce mode d’organisation pour la commercialisation du produit permet également de s’affranchir des intermédiaires, et donc d’obtenir un meilleur prix du produit en traitant directement avec les exportateurs.

Aujourd’hui, chaque coopérative est membre d’une union régionale des producteurs de café, elle-même appartenant à une union d’Etat, toutes ces unions étant regroupées au niveau national dans la Coordination Nationale des Organisations Caféières (CENOC), membre de l’Union Nationale des Organisations Paysannes.

Au sien de cette organisation pyramidale, la communication va et vient entre tous les étages, de sorte que les flux d’informations arrivent jusqu’aux paysans, leur permettant notamment de s’informer sur les variations du prix du café et donc de pouvoir mieux négocier leurs prix de vente avec les acheteurs. De plus, les organisations nationales et d’Etats sont liées à la Via Campesina[i], ce qui permet de créer un réseau de solidarité qui inclut la vision du local au global et de diffuser jusqu’au producteur les informations politiques, économiques et organisationnelles.

Si cette organisation exemplaire des producteurs leur permet de se défendre dans le monde actuel libéral et mondialisé, il ne faut pas oublier que la plupart des paysans dans le monde sont isolés, n’ont pas accès aux informations sur les prix agricoles (pas de radio, de téléphone, encore moins internet). Aussi, ne possédant aucune force de négociation, ils se retrouvent à la merci des intermédiaires et du business de l’agro-exportation qui imposent leurs prix.


[i] Via Campesina est un mouvement international qui rassemble des millions de paysannes et de paysans, défend l’agriculture durable de petite échelle et s’oppose clairement à l’agriculture industrielle et aux entreprises multinationales qui détruisent les personnes et l’environnement. Voir le site internet : http://viacampesina.org/fr/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=27&Itemid=44

Référence:

Altierri et Toledo. 2011. La revolución agroecológica en Latinoamérica, publié par la SOCLA (Sociedad Cientifica LatinoAmericama de Agroecologia)

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2 réflexions au sujet de « Don Isidor, un producteur de café qui fait de la résistance ! »

    • Non je ne crois pas qu’on le trouve en France, apparemment le café Tziscao est exporté vers l’Allemagne. Les producteurs réussissent aussi à vendre en direct leur café aux « éco-touristes » de passage et on retrouve ce café un peu partout au Chiapas, et ça c’est un plus pour un produit d’exportation : le marché local, il n’y a que ça de vrai…

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