Réformes agraires et révoltes paysannes au Mexique …

Cet article a pour but de dresser un portrait de l´agriculture au Mexique, en rappelant les évènements historiques qui ont façonné le milieu rural du pays,  pour aboutir au contexte agricole actuel.  La dernière partie est consacrée à l´émergence de l´agro-écologie dans le pays, et des différents courants que l´on peut y rencontrer.

Cet article est certes un peu longuet, mais la longueur en vaut la chandelle !

1. Destruction des sociétés préhispaniques et constitution des grandes haciendas

Quand les conquistadores espagnols débarquèrent sur les rives du Mexique au 16ème siècle, l’empire aztèque était en plein essor. Les zones du haut plateau central étaient très densément peuplées et on y pratiquait une agriculture intensive, surtout autour des grands lacs où les terres étaient très fertiles et facilement irrigables. Les plaines littorales plus escarpées étaient beaucoup moins peuplées, y dominaient la culture sur abattit-brulis (notamment au Chiapas).

Les agriculteurs payaient de lourds tributs en produit ou en travail aux classes dominantes (qui ont permis de construire les fabuleux temples que nous connaissons), et les indigènes mayas récemment soumis avaient de forts ressentiments contre les aztèques, sans parler des fortes dissensions au sein même de l’empire. Dans ce climat de tension, il fut facile pour la couronne espagnole d’assujettir la population pour faire tomber la civilisation aztèque. L’administration et l’évangélisation furent confiées aux conquérants sous le régime de l’encomienda : les conquistadores étaient chargés de lever le tribut que les indigènes, nouveaux « sujets du roi », devaient à la Couronne.

A la suite d’une importante crise alimentaire, qui marqua la seconde moitié du 16ème siècle par de nombreuses épidémies (la population passa de 25 millions de personnes en 1519 à 1 million seulement en 1605 !), les espagnols consacrèrent un intérêt croissant pour l’agriculture, pour pouvoir approvisionner correctement les centres miniers en aliments. Ils importèrent également de nouvelles espèces végétales (céréales, blé, orge, avoine, seigle), légumes secs (fèves, lentilles), vigne, canne à sucre, fruitiers, animales (bovins, ovins, porcins, équins et volailles) et de nouveaux outils (l’araire, la charrette, le moulin, les outils manuels à lame ferrée, etc.) afin d’augmenter la productivité du travail, la surface cultivée par actif et pour compenser le manque de main d’œuvre agricole dans les campagnes.

Mais le manque d’argent de la couronne l’amena à faire des concessions puis à vendre de vastes domaines fonciers à l’Eglise ou aux soldats. Les indigènes furent alors regroupés dans des réserves à part : les reducciones. Mais les encomenderos s’emparaient aussi illégalement (et par la force) d’immenses étendues de terrain, en empiétant largement sur les terres allouées aux indigènes. Peu à peu ces derniers ne disposèrent plus de suffisamment de surface pour la production de leur alimentation, une organisation proche du système féodal existant en Europe au Moyen-Age se mit en place: les propriétaires des grandes latifundia concédaient de petits lopins de terre aux familles indigènes en échange de l’obligation de travailler gratuitement dans les terres de ces grands domaines. Les systèmes de culture et d’élevage restèrent extensifs dans ces systèmes à cause de la faible disponibilité en main d’œuvre rurale.

Les paysans se soulevèrent régulièrement pour tenter de récupérer leurs terres usurpées, mais ces manifestations furent toujours réprimées dans le sang. L’acquisition de l’indépendance du Mexique en 1821 fût plus le fait de l’aristocratie foncière créole (soucieuse de protéger ses privilèges) que de la révolte du peuple.

Grâce aux importants investissements britanniques pour la construction de lignes de chemin de fer, il devient vite rentable de produire des cultures de rente pour l’exportation (coton, sisal, sucre). Pour faciliter  l’établissement de grandes plantations agro-exportatrices, des lois de sécularisation des biens de mainmorte et de partage des terres jusqu’alors indivises furent promulguées dans la seconde moitié du 19ème siècle.

2.      Révoltes paysannes et réformes agraires. 

Durant le mandat du président Diaz (1872-1910) les nombreuses révoltes paysannes furent à nouveau réprimées très violemment. Menée par Emiliano Zapata, une révolte paysanne plus forte eu lieu dans l’Etat du Morelos (Nord), où les exigences de mécanisation de l’industrie de la canne-à-sucre diminuaient l’emploi de main d’œuvre. Ces révoltes amenèrent Diaz à démissionner en 1911, mais son remplaçant, Fransisco I. Madero, ne fit pas grand-chose pour améliorer les conditions de vie des paysans. Zapata proclame alors son « plan de l’Ayala », véritable appel à la lutte armée pour que les paysans puissent récupérer  les terres accaparées par les grandes haciendas. L’insurrection pris de l’ampleur dans le Nord avec les guérillas menées par Sancho Vila.

http://corrientepropia.blogspot.mx/2009_10_01_archive.html

En 1915 enfin, a été promulguée la loi de réforme agraire dont les principes seront ensuite intégrés dans l’article 27 de la Constitution de 1917. Un compromis fut ainsi passé avec les différents protagonistes de la guerre civile : accès limité des étrangers à la propriété foncière, droit des paysans à récupérer les terres usurpées, fractionnement des latifundia, remise des terres sous forme d’ejidos[1], inaliénabilité des terres redistribuées aux bénéficiaires de la réforme, etc. Ainsi, près de 48000 familles reçurent 18000ha de terres entre 1915 et 1920.

Puis la réforme fût mise en veilleuse jusqu’en 1934 où fut élu le président Cardena. Ce dernier comprît l’intérêt qu’il pouvait tirer à améliorer les conditions de vie des paysans et ainsi nouer une alliance politique avec eux. Il a réactivé la réforme agraire et a appuyé la création d’une Conférence Nationale Paysanne (CNC). Les paysans qui travaillaient auparavant gratuitement dans les grandes haciendas en échange d’un lopin de terre à cultiver, purent désormais bénéficier des redistributions de terres. En 6 ans,  20 millions d’hectares furent redistribués à plus de 1,2 millions de bénéficiaires, soit 16,7ha par famille. Ce fût alors le pays d’Amérique Latine où l’on trouvait le moins de concentration foncière !

Une dernière réforme agraire fût lancée dans les années 70, au vue de la recrudescence des occupations illégales de domaines par des paysans sans terre, de la baisse de la croissance agricole et de l’exode rural de plus en plus fort qui menaçait l’ordre établit dans les grandes villes[2].

Au final ces réformes agraires furent un échec, notamment à cause de leur lenteur et leur enlisement dans de nombreuses procédures bureaucratiques. En 1979, le bilan du président conclut que la réforme agraire risque de mener à un morcellement excessif des surfaces. Il décréta alors la Loi de développement agricole, qui avait pour objectif d’associer plus étroitement ejidatarios et « petits propriétaires[3] » afin de former des « unités de production cohérente ». Le but était en réalité de faire disparaître petit à petit les parcelles ejidales jugées trop petites et de faire partir les bénéficiaires de la réforme agraire jugés inefficaces. Les projets de « développement rural intégré » furent dès lors réservés principalement aux exploitations agricoles déjà les mieux dotées en terres et en capital.

Au début des années 80, l’interventionnisme de l’Etat atteint son paroxysme grâce à la forte augmentation de la rente pétrolière. Il mène une politique d’ « aide » aux exploitations familiales à l’aide de plus de 350 organismes différents d’encadrement de la production (inefficaces et couteux), qui faisaient preuve  d’un fort dirigisme envers les paysans « arriérés ».


[1] Terrains dont la nation restait théoriquement propriétaire éminent et dont on accordait seulement l’usufruit aux « communautés indigènes »

[2] On pourra prendre l’exemple des manifestations de 68 qui furent réprimées dans le sang à la veille des jeux olympiques, et sans que cela pose le moindre problème dans leur déroulement.

[3] En réalité ces « petits propriétaires » possédaient de très grandes propriétés en comparaison des surfaces possédées par les membres des ejidos.

3. « Succès » de la révolution verte

Le Mexique fut le premier pays d’Amérique Latine à faire sa révolution verte, il augmenta ainsi rapidement sa production agricole et devint autosuffisant et même exportateur de produits alimentaires dès 1960.

Le CIMMYT (Centre International d’Amélioration du Maïs et du Blé), créé en 1963 à El Batán près de Mexico, contribua beaucoup à l’amélioration des variétés de maïs et de blé dans le monde.

Des nouveaux cultivars de blé à haut potentiel de rendement adaptés aux périmètres irrigués furent élaborés, la forte utilisation d’intrants et la mécanisation furent permises grâce à l’accès aux crédits officiels et aux subventions. La production fut également encouragée par des prix d’achats élevés garantis par la CONASUPO (Compagnie Nationale de la Subsistance Populaire) jusqu’en 1965, et le Mexique devint ainsi peu à peu exportateur net de céréales.

La production de maïs augmentât également, mais principalement du fait des exploitations familiales (surtout dans les ejidos) où l’accès aux semences hybrides et aux intrants chimiques était facilité grâce aux  crédits supervisés par l’Etat. Mais les prix garantis par la CONASUPO étant moins attractifs que ceux du blé, les paysans réalisèrent peu d’investissements.

En bref, les cultures de riz, cotonnier, café et la production vivrière en général augmentèrent considérablement, principalement grâce aux aides étatiques et à la promotion des nouveaux « paquets technologiques ».

Une grande partie des paysans n’ayant bénéficiés d’aucune aide de l’Etat et n’étant ainsi pas concurrentiels sur le marché national, furent souvent contraints à l’exode rural. Les nouvelles industries très mécanisées étaient peu consommatrices de main d’œuvre, il était très difficile de trouver des emplois dans les grandes villes. Ces migrants allèrent alors grossir les bidonvilles de ces dernières, et des braceros migrèrent de plus en plus vers les Etats-Unis, d’abord légalement jusqu’en 1964, puis clandestinement.

4. Désengagement de l’Etat et ouverture au marché international 

Dès la fin des années 60, la révolution verte s’essouffle (épuisement des sols, résistances aux  pesticides, etc.) et le Mexique redevient progressivement importateur de céréales et de haricots. Cette baisse des rendements est également corrélée à la baisse des investissements publics sur les infrastructures d’irrigation/drainage, ainsi qu’à la baisse des subventions pour l’achat d’intrants et des prix garantis. Les organismes publics d’appuis aux producteurs, corrompus et inefficaces sont peu à peu privatisés ou démantelés.

En 1973, l’inflation des prix du pétrole permet une forte augmentation des recettes du Mexique, grand exportateur de l’or noir. Le pays augmente ses dépenses publiques en proportion, et subventionne la consommation des ménages ce qui entraîna de fortes inflations des prix des produits sur le marché national. Ces gros déséquilibres macroéconomiques ont amené à plusieurs dévaluations du peso  et une forte augmentation de la dette extérieure du pays.

Alors soumis à de fortes pressions de la part des bailleurs de fonds internationaux, le Mexique n’a plus d’autre choix que d’abolir la protection aux frontières et de s’ouvrir très largement au marché international. Le pays adhère alors au GATT (General Agreement on Tarifs and Trade[1]) en 1986, puis signe l’ALENA (Accord de libre-échange pour l’Amérique du Nord) avec les Etats-Unis et le Canada en 1993.

Cette libéralisation de l’économie se traduit également par une forte baisse des subventions et des investissements publics dans le secteur agricole, qui diminuent de 84% entre 80 et 88.

 À partir de 1989, les entreprises sucrières, puis du café et du tabac sont peu à peu privatisées, rachetées parfois par des multinationales étrangères, et les petits producteurs ne satisfaisant pas aux exigences du marché international disparaissent peu à peu. La CONASUPO de son côté, n’intervient plus que sur les marchés du haricot et du maïs, puis disparaît en 1999.

En 1989 a également lieu la restructuration de la BANRURAL (Banque nationale de crédit rural) qui avait pour rôle d’accordé des crédits à taux bonifiés aux bénéficiaires de la réforme agraire. Le volume des prêts accordés est diminué et de nombreuses garanties sont désormais exigées aux paysans. Pour limiter les risques sociaux induits par cette nouvelle politique, le Programme national de Solidarité (PRONASOL) est mis en place, afin de canaliser les ressources financières vers les régions rurales les plus pauvres, afin d’y réaliser des ouvrages communautaires. De plus, le programme PROCAMPO permet de compenser la forte baisse du prix des produits agricoles, à travers l’allocation de subventions aux paysans en proportion à leurs surfaces cultivées en céréales, oléagineux et légumes secs. Le gouvernement maintien ainsi une sorte de « paternalisme » qui rend les paysans dépendant de ce dernier, les périodes électoralent étant chaque fois sources de nombreux « cadeaux » sous forme de « paquets technologiques » (sacs de semences de maïs hybrides, produits chimiques, etc).


[1] GATT : Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce

5. L’arrêt des opérations de réforme agraire. 

Toujours sous pression des bailleurs de fond, la constitution de 1917 est révisée en 1992, pour permettre de mettre fin aux redistributions et permettre l’aliénation des parcelles ejidales.

Une première mesure donne ainsi le droit aux paysans de louer, d’hypothéquer et de vendre les terres obtenues par la réforme agraire. En réalité les paysans vendaient et louaient depuis longtemps leurs terres de façon informelle au sein des ejidos. Les bénéficiaires de la réforme agraire qui ne pouvaient pas accéder aux crédits qui leur aurait permis d’exploiter eux-mêmes leurs parcelles, peuvent vendre ces dernières et quitter les ejidos pour aller chercher du travail en ville. Ce marché informel fut à l’origine de la création des grandes exploitations patronales moto-mécanisées avant cette réforme de 1992. Le changement de la constitution reconnaît donc simplement cet état de fait.

De plus, on autorise désormais des sociétés anonymes d’exploiter des superficies jusqu’à 8 fois supérieures aux plafonds de surfaces jusqu’alors autorisés aux particuliers. Ces sociétés peuvent ainsi exploiter jusqu’à 800ha de cultures irriguées, 1600ha de cultures pluviales annuelles, 2400ha de plantations pérennes, et jusqu’à 20000ha de forêts !

Enfin, la réforme de la constitution met définitivement fin aux redistributions foncières, et donc à l’espoir de très nombreux paysans minifundiaires ou sans terre. En 1991, on comptait  3 millions de paysans sans terres, ce nombre est dans l’absolu très proche de celui d’avant la réforme agraire, 75 ans auparavant ! La majorité de ces paysans n’ont jamais eu accès aux redistributions de terres, et leurs héritiers ont augmenté du fait de l’accroissement démographique. Cette situation était surtout prédominante dans les états du sud, plus particulièrement au Chiapas, et est l’un des déclencheurs des récentes révolutions paysannes de la région.

En effet, les paysans ralliés à l’Armée Zapatistes de Libération Nationale (EZLN) sont issus pour la plupart de familles indigènes et pauvres à qui l’on a interdit de coloniser des terres domaniales. Ces derniers étaient ainsi réduits à travailler comme journaliers dans les grandes exploitations caféières de la région, ou à exploiter de petits lopins de terre dans les grandes estancias d’élevage extensifs.  Mais le soulèvement des zapatistes aura lieu le jour même du ralliement du Mexique à l´ALENA, pour marquer leur désaccord face à la libéralisation de l´économie mexicaine et de sa soumission au capitalisme.

6. L’agriculture sous contrat ou esclavagisme moderne des paysans. 

Contrairement aux craintes de l’intelligentsia mexicaine, la libéralisation du marché de la terre n’a pas donné lieu à la re-formation de grandes propriétés. Plutôt que d’acheter des terrains, les investisseurs des grandes entreprises agroindustrielles ont préféré louer les terres nécessaires à leur production ou sous-traiter la culture aux exploitants déjà installés. Pour ce faire, les paysans signent des contrats avec les entreprises qui s’engagent à avancer les intrants et matériels nécessaires, puis à acheter la production à des conditions très nettement définies à l’avance. Ce système a plusieurs avantages pour les entreprises : définir des exigences de qualité des produits très strictes et en même temps reporter tous les risques de production sur les paysans (par exemple en cas de perte de la récolte les paysans doivent rembourser les fonds qui leur ont été prêtés). Les contrats définissent une stabilité (qui reste très théorique) des prix et des débouchés, tout en imposant de fortes pénalités si les produits ne correspondent pas aux exigences de quantité, qualité et si les dates de livraisons ne sont pas respectées.

Les paysans se retrouvent donc dans une situation de forte dépendance vis-à-vis des entreprises, qui abusent de leur situation de pouvoir. Celles-ci laissent de très faibles marges de manœuvre aux paysans en ce qui concerne les calendriers culturaux et les travaux agricoles, et ces derniers se retrouvent à travailler comme de simples ouvriers agricoles.

Les entreprises envoient des « conseillers » qui recommandent l’utilisation de très hautes doses d’intrants chimiques (dont les haut coûts sont assumés par les producteurs), afin d’augmenter au maximum le rendement à l’hectare et ainsi baisser leur distance d’approvisionnement. Cet emploi abusif et inapproprié de pesticides et de fertilisants chimiques crée de gros déséquilibres écologiques. On observe ainsi de plus en plus des proliférations d’insectes et de plantes résistants aux pesticides, ainsi qu’une salinisation progressive des terres soumises à une irrigation excessive et un drainage insuffisant.

Le Mexique est devenu aujourd’hui le premier exportateur mondial de mangues et le 4ème exportateur de tomates, productions qui permettent le maintien de nombreux agriculteurs en activité et la création de nombreux emploi dans le secteur de la transformation des produits. Cependant ces productions concernent des surfaces limitées et des zones irrigables très concentrées, et engendrent de grandes différenciations sociales et de sérieux déséquilibres régionaux de développement.

7. Dépendance alimentaire et déséquilibres régionaux. 

Depuis la ratification de l’ALENA et l’augmentation de l’importation de produits nord-américains plus concurrentiels,  on observe une stagnation (et parfois même une diminution) des productions nationales de blé, de riz, d’orge, de pomme de terre et de haricots qui ne sont plus subventionnées. Seule la production de maïs continue à augmenter grâce au soutien apporté par le programme PROCAMPO.

Parallèlement, une forte augmentation de la démographie entraîne une augmentation de la consommation de ces produits, le pays doit ainsi importer ¼ de la quantité de céréales consommées sur le territoire.

Ce sont les Etats du sud, ceux où la réforme agraire a été la moins achevée, qui souffrent le plus de toutes ces modifications. Les populations indigènes qui n’ont pas réussies à récupérer les terres qui avaient été spoliées à leurs ancêtres, ne peuvent plus vivre correctement et n’ont plus de terre où migrer.  Ces oubliés de la révolution verte et de l’agriculture sous contrat n’ont souvent d’autre choix que celui de migrer vers les bidonvilles des grandes métropoles à la recherche d’un emploi. Mais l’absence de créations massives d’emplois par les industries entraine une forte augmentation du chômage dans le pays, et ainsi une augmentation de l’insécurité.  Les droits de l’homme sont régulièrement bafoués par le gouvernement, notamment par les forces paramilitaires qui luttent contre les bandes de délinquants (mais laissent tranquille les grands narcotrafiquants qui sont parmi les plus riches du monde). Face à cette situation de plus en plus de familles issues des régions méridionales essayent à leur tour de migrer vers les Etats-Unis. Vu l’ampleur du phénomène, on peut comprendre que la contrebande de clandestins soit devenue aujourd’hui presque aussi lucrative que celle de la drogue !

Cependant, certains paysans ne se laissent plus accabler par la fatalité et prennent leur destin en main. Nous avons pu observer dans le Chiapas le mouvement de révolte paysanne des zapatistes, qui revendiquent le droit d’accès à la terre, avec pour slogan : « La terre appartient à celui qui la travaille ». Ils occupent aujourd’hui des villages autonomes autogérés, les caracoles, et se sont réappropriés des terres qui leur permettent enfin de vivre dignement.

8. Emergence tardive de l´agro-écologie   

Dans le cas du Mexique, les projets de développement de l´agro-écologie ne concernent pas uniquement les problématiques de production agricole (au contraire de ce que l´on peut observer à Cuba). En effet, le Mexique a un système de possession communautaire de la terre, qui fait que 7000 ejidos possèdent 70 à 80 % des forêts et de la jungle. Les projets agro-écologiques impliquent donc les systèmes socio-écologiques de gestion des ressources naturelles, de reforestation, de récupération des sols dégradés et de conservation de l´agro-biodiversité. Notamment, l´Union Nationale de Foresterie Communautaire (UNOFOC) appuie la gestion forestière par quelques 550 communautés et ejidos, qui ont repris le contrôle sur leurs propriétés foncières, et se consacrent à la production de plants d´espèces forestières (souvent pour la production de bois d´œuvre). Les ONG indigènes travaillent avec les communautés pour que celles-ci retrouvent leur souveraineté alimentaire, s´engagent dans la reforestation de leurs parcelles et la protection de la terre et de leurs ressources en eau.

Mais en termes de techniques agricoles, l´agro-écologie est peu représentée au Mexique. En revanche, c´est l´agriculture biologique qui est très présente, principalement dans le secteur du café pour l´exportation (voir article Portrait Don Isidor) souvent couplée au Commerce équitable. On retrouve ainsi des principes de lutte biologique contre les ravageurs, en utilisant des intrants biologiques achetés ou fabriqués sur la ferme, mais pas l´ensemble des principes de l´agro-écologie.

Cependant, quelques expériences de permaculture ont très bien réussies dans le pays, mais ce sont principalement des communautés qui vivent en autarcie et sont assez renfermées sur elles-mêmes, ce qui est regrettable pour la diffusion de l´agro-écologie dans le pays. En effet, elles ne coopèrent pas du tout avec le milieu de la recherche et ne participent pas à des mouvements d´échange d´expériences entre paysans (comme le mouvement Campesino à Campesino par exemple).

Au contraire de Cuba, le gouvernement n´appuie pas du tout l´émergence de pratiques respectueuses de l´environnement. Le CIMMYT, dans le cadre du programme MasAgro (Modernisation Durable de l´Agriculture Traditionnelle), promeut depuis peu l´application des principes de l´Agriculture de Conservation (AC). Cette technique agricole reprend quelques-uns des principes de l´agro-écologie : travail minimum du sol, couverture maximale du sol (avec les résidus de la culture précédente ou culture de couverture), rotation des cultures (pour éviter les ravageurs, maladies et dissémination des pathogènes). Mais l´AC emploie largement les OGM, les engrais et les produits phytosanitaires, mais cherche une réduction de leur utilisation pour meilleure rentabilité économique des productions à long terme.  Il est alors facile de comprendre pourquoi l´entreprise (aujourd´hui tristement célèbre) Monsanto travaille conjointement avec le CIMMYT sur le développement de l´AC au Mexique[i].

Finalement, ce sont principalement les carocoles zapatistes qui appliquent le plus les principes de l´agroécologie, en intégrant ses différents aspects (agricoles, sociaux et environnementaux) pour atteindre une souveraineté et une autosuffisance alimentaire respectueuse de l´environnement et des hommes.


[i] Au Brésil par exemple, le semis direct (et donc sans travail du sol) du soja est très développé et appuyé par Monsanto, car en monoculture sur d´immenses surfaces, cette technique suppose d´utiliser de fortes doses de désherbants chimiques (avec le Roundup en tête) pour venir à bout des mauvaises herbes qui prolifèrent.

You did it!

Bravo et merci…

… des questions ???

Laissez un commentaire, on vous répondra!


Références :

Nous nous sommes très largement inspirées du chapitre « Paysannerie mexicaine, entre insurrection et exode » de l´ouvrage:

Marc Dufumier. Agriculture et paysanneries du Tiers-Monde. 2004. ed. Karthala

Altierri et Toledo. 2011. La revolución agroecológica en Latinoamérica, publié par la SOCLA (Sociedad Cientifica LatinoAmericama de Agroecologia”, p. 34

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3 réflexions au sujet de « Réformes agraires et révoltes paysannes au Mexique … »

  1. bonjour,
    Je suis actuellement en train de rédiger un rapport sur les évolutions en matière d’agriculture au Mexique.
    J’ai trouvé des éléments concernant la mise en place de certains projets de jardins à contenant à Mexico ou encore le développement des jardins à proximité des habitats sur la ville de Tepoztlan.
    J’ai aussi quelques éléments sur les évolutions numériques financées par la fondation carlos slim ou encore les tentatives de développement des jardins hydroponiques.
    Sans vouloir réaliser un catalogue des tentatives d’évolutions en matière agricole au Mexique, auriez-vous d’autres types de projets réalisés ayant un impact encore aujourd’hui sur l’agriculture.
    Ma problématique principale est de prouver que les tentatives locales de développement d’une agriculture sociale sont un bon contre poids au développement de la culture des ogm.

    • Bonjour Jérome,

      Peux-tu préciser dans quel cadre tu rédiges ce rapport?

      Je ne sais pas si tu as déjà étudié cette piste, mais il y a de nombreuses associations de défense de la milpa. Ce document montre l’importance de la milpa notamment dans la lutte contre les OGM:
      ://www.semillasdevida.org.mx/pdfs/LIBRO_MILPA_WEB.pdf

      Je te conseille de lire l’article « notre itinéraire mexicain » qui résume bien les différentes initiatives agricoles rencontrées lors de notre voyage.

      Nous serions vraiment très intéressée par ton rapport. Pourras-tu nous l’envoyer lorsqu’il sera terminé?

      En espérant avoir pu t’être utile, n’hésites pas si tu as besoin d’autres informations.

      • Bonjour,

        Merci pour votre réponse.
        Je vais étudier vos informations de près.

        Mon rapport est réalisé dans le cadre d’une licence en économie gestion, parcours politiques publiques. Nous avons une nouvelle matière : « politique publique du développement ».
        Notre professeur nous a demandé de réaliser un rapport d’une dizaine de page sur un pays et les différentes évolutions en matière de développement.
        Ayant suivi depuis quelques temps les évolutions du dossier OGM au Mexique, mon choix c’est naturellement porté sur cette problématique.

        Pour ce qui est du rapport, aucun souci pour vous le transmettre. Par contre, pour ne pas être targué de plagia, je vous le transmettrais après le mois d’avril, fin de mes épreuves.

        Cordialement

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