¡Maíz, recuerda tu raíz!

1. La milpa: No es solo maís !

Le mot milpa vient du Nahualt (langue aztèque) « milli » qui signifie « parcelle semée » et « pan » qui signifie « au dessus », soit littéralement « ce qui est semé au dessus de la parcelle ».

Le principe de la milpa a été mis au point au centre-sud du Mexique (emplacement actuel de l’état de Oaxaca) il y a environ 2400 ans. Le concept se diffusa progressivement dans toute la Méso-Amérique, on le retrouva jusqu’en Amérique du Nord où la milpa était le système de culture de base des Iroquois. La milpa consiste en une association  sur la parcelle de 3 plantes – le maïs, le haricot et la courge (appelées communément la « triade Méso-Américaine ») –  dont la complémentarité a été éprouvée au fil des siècles par les paysans.

En effet, le haricot est une légumineuse qui, semée en même temps ou juste après le maïs, lui apporte l’azote nécessaire à sa croissance. La tige du maïs, une fois sèche, constitue le tuteur nécessaire à la croissance du haricot, qui s’entoure comme une liane autour de celle-ci. La courge est une plante rampante dont un seul pied peut recouvrir de grande surface de terrain. Ainsi semée entre les rangs de maïs, elle permet de protéger le sol des phénomènes d’érosion dus à la pluie et/ou au vent. En outre, sa biomasse couvrante permet de créer un microclimat humide au sol, ce qui permet de limiter les impacts des phénomènes de sécheresse, le maïs étant une culture très consommatrice en eau.

On associe également à la milpa des plantes maraîchères (tomate, piment, salades…), des plantes médicinales et aromatiques (la médecine traditionnelle étant encore très présente dans certaines communautés indigènes) et des plantes fourragères à destination de l’élevage familial. La parcelle forme ainsi un véritable agro-éco-système dont la production permet de nourrir et de soigner toute la famille. On produit donc tout au long de l’année, au grès des associations et rotations de cultures adaptées dans chaque région de production aux conditions biotiques et abiotiques du milieu. Les communautés pratiquant la milpa de manière traditionnelle, disposent d’une diète alimentaire équilibrée, protègent la biodiversité et maintiennent leur structure sociale basée sur le travail agricole.

La milpa se cultive sur des parcelles ayant été défrichées par abattît-brûlis. Ce système agraire qui existe depuis la préhistoire, consiste à abattre les arbres d’une parcelle, puis de la défricher en y mettant le feu. Ce système peut être réalisé avec des outils manuels simples, il est rapide et les cendres constituent un fertilisant facilement absorbable par les cultures. Ces parcelles sont cultivées pendant une courte période (2 à 3 ans en général) puis sont mis en jachère sur de longue période (friche forestière). Ce système, très souvent condamné (à tort), peut être durable lorsque la pression démographique n’est pas trop importante, et n’entraîne pas une surexploitation des ressources, par raccourcissement des temps de jachère (ce qui ne laisse pas le temps au sol et à la végétation de se régénéré après les cultures).

La milpa est donc une polyculture agroécologique où se conjuguent de nombreuses connaissances et technologies traditionnelles pour une utilisation des ressources naturelles des plus efficientes, tout au long des cycles de production. En outre, les pratiques agricoles de la milpa varient en fonction des régions de production, puisqu’elles s’adaptent aux conditions biotiques et abiotiques du milieu. De même, les variétés cultivées sont des semences criollas[i] adaptées aux conditions spécifiques à chaque agroécosystème, sélectionnées et améliorées continuellement depuis des siècles par les indigènes.

La FAO (Food and Agriculture Organisation) reconnait d’ailleurs le système de la milpa comme une solution pour atteindre la souveraineté alimentaire du Guatemala, comme le montre la publication d’un guide méthodologique[ii] pour « la culture de la milpa du 21ème siècle ». De plus, la milpa du Mexique est candidate pour être reconnue comme étant un Systèmes Ingénieux du Patrimoine Agricole Mondial (SIPAM)[iii], concept créé par la FAO afin de sauvegarder et de promouvoir ces systèmes comme éléments d’un patrimoine agri-culturel mondial.


[i] Ce que l’on appellerait en France les « semences paysannes », baptisées ainsi pour les distinguer des semences certifiées produites par les entreprises semencières. Les semences « criollas » sont donc directement issues de celles que les paysans ont sélectionnées et multipliées.

[iii] « Partout dans le monde, des générations d’agriculteurs et d’éleveurs ont créé des systèmes et des paysages agricoles spécifiques, les ont façonnés et les ont entretenus. Ces systèmes valorisent les ressources naturelles locales et leur gestion repose sur des pratiques adaptées au contexte local ». Lire la suite sur le site des SIPAMs: http://www.fao.org/nr/giahs/fr/

2. Vous avez dit  « ingénieux » ? Chile jalapeño vs milpa dans la municipalité de Calakmul… 

Au cours des 25 dernières années, les paysans de la municipalité de Calakmul (Etat de Campeche, Mexique) ont peu à peu adopté la culture du Chile jalapeño (Capsicum annuum L.), appuyés par des programmes promotionnels gouvernementaux. Cette variété de piment, originaire de Jalapa (dans l’Etat de Veracruz au Mexique), est aujourd’hui la culture la plus importante de la région en termes de surfaces cultivées et de nombres de familles impliquées. Ce piment est une culture de rente et à ce titre fait partie d’une stratégie globale paysanne visant à pratiquer l’agriculture comme un commerce pour obtenir des devises (cela n’empêchant pas la plupart des paysans de perpétuer la culture de la milpa), par opposition à la stratégie de l’agriculture vivrière qui vise l’autosuffisance alimentaire de la famille. Récolté d’octobre à novembre, le chile est souvent la seule source de revenu pour les familles paysannes de la municipalité de Calakmul.

La plupart du temps, la culture de ce piment est mécanisée et utilise de grandes quantités d’intrants : bien qu’apparût récemment dans la région et donc bien après la révolution verte, cette culture suit les principes de cette dernière (E. Keys, 2004). Sur ces parcelles, on ne pratique plus les techniques ancestrales d’abattît-brulis, mais la monoculture d´une année sur l´autre sans repos du sol. Or, les effets dévastateurs d’une monoculture « chimique » sur la terre et les hommes ne sont plus à démontrer : augmentation des ravageurs et maladies, dégradation des sols (appauvrissement en matière organique et phénomènes d’érosion), baisse des rendements sur le long terme, baisse de la qualité des produits et problèmes de santé des agriculteurs dus à l’utilisation d’agrochimiques, dépendance des agriculteurs à l’achat d’intrants, etc.

A titre de démonstration, nous avons choisi de comparer, en termes de vulnérabilité, de durabilité et de reproductibilité, deux systèmes de culture que nous avons rencontrés dans la région de Calakmul :

  • La milpa, association de culture traditionnelle
  • Le chile jalapeño, culture de rente

Ces deux systèmes de culture sont-ils vulnérables ?

Milpa est un système de culture complexe, puisqu’il associe différentes cultures tout au long de l’année. En cela, il peut être considéré comme résistant et peu vulnérable, puisqu’il permet de réduire les risques climatiques (les plantes associées se rendent des services mutuels et la complexité garantit au paysan au moins une récolte au cas où une autre culture ne réussit pas). La milpa est aussi considérée comme un système « résilient », puisqu’il est capable d’intégrer une perturbation sans être profondément transformé (grâce à la diversité des cultures et à l’utilisation de variétés criollas rustiques). Par contre, il est peu efficace en termes monétaires, puisqu’il ne permet pas au paysan de tirer un revenu de ces cultures et donc d’acheter des produits de première nécessité.

Le chile, quant à lui, est très vulnérable face à la sécheresse et aux vents violents (notamment les ouragans qui sévissent parfois dans la région). Aussi, dans un contexte de marché volatile, la culture du chile est risquée en termes monétaires (une année la production de chile peut rapporter gros, l’année suivante, elle peut être une réelle perte pour le producteur – ses coûts de production pouvant se trouver supérieurs aux produits de la vente). Que ce soit en termes monétaires ou climatiques, la culture du chile est donc vulnérable.

Ces deux systèmes de culture sont-ils durables ?

D’abord, la culture du Chile est peu efficace énergétiquement : l’utilisation d’intrants chimiques augmente la quantité de fruits par hectare mais réduit la quantité d’énergie obtenue par unité d’énergie investie (c’est-à-dire que le rapport entre l’énergie produite par le système et l’énergie consommée est très faible). Aussi, ce type de culture a un impact environnemental très lourd : la régénération des sols n’est pas suffisante puisqu’il n’y a pas (ou peu) de jachère, ce qui entraîne une utilisation excessive de fertilisants chimiques qui engendre des pollutions du sol et des eaux, etc… Enfin, ce système rend les familles totalement dépendantes : celles-ci doivent acheter tous les intrants nécessaires à la culture du chile (agrochimiques et parfois semences hybrides à « haut rendement ») et doivent souvent payer de la main d’œuvre salariée pour les périodes de récolte. Il apparaît donc clairement qu’un tel système ne peut pas être durable!

La milpa cultivée de façon traditionnelle appartient le plus souvent à un « système de subsistance intégral », dans le sens où les familles disposent à la fois de la milpa et d’un « solar », petit terrain autour de la maison leur permettant le petit élevage (volailles et porcs principalement) et l’arboriculture (fruitiers). Il existe un recyclage de la matière organique dans la milpa et le solar et leurs produits sont consommés en interne pour l’alimentation familiale, conférant ainsi une certaine autonomie à la famille. Ce système ne requiert ni main d’œuvre salariée ni achat d’intrants chimiques, il est donc peu gourmand en investissement. Et sans intrant chimique ni mécanisation, l’impact de ce système sur la terre et l’environnement est moindre… Enfin, l’utilisation de maïs « criollos[i] » permet la conservation des ressources végétales in situ et constitue une forme de promotion de la biodiversité

Ces deux systèmes de culture sont-ils reproductibles ?

Nous venons de démontrer que la Milpa est durable et peu vulnérable. Voilà pourquoi ce système agricole s’est maintenu à travers les générations ! Malheureusement, les attentes générées par la « vie moderne » n’encouragent pas la perpétuation des pratiques traditionnelles… Un exemple tout bête : pour certains paysans mexicains, utiliser des intrants chimiques est souvent une fierté puisque cela montre leur capacité à investir, donc leur richesse (alors qu’elle implique leur dépendance vis-à-vis des entreprises de l’agro-business).

A l’inverse de ce système millénaire, la culture du chile jalapeño conventionnelle est largement promût par le gouvernement  mexicain, l’université de Chapingo, la banque mondiale et Televisa (principal groupe télévisuel mexicain). Les pressions externes qui prolongent coûte que coûte la vie de ce genre de système ne manquent pas, bien qu’il apparaisse clairement que ce système est très vulnérable et peu durable…


[i] « Nestor Espinosa, du INIFAP, affirme que des études ont été présentées au niveau international comparant la résistance et la productivité des graines natives par rapport aux hybrides ou améliorées brevetées par des laboratoires. À une époque de stabilité climatique, comme c’était le cas il y a 40 ans, au début de la révolution verte, les graines hybrides étaient plus productives que les créoles. Mais aujourd’hui, avec le changement du régime des pluies, la sécheresse et les ouragans propres à la crise climatique, les semences créoles ont une meilleure capacité de résistance grâce à des siècles voire des millénaires d’adaptation climatique micro-régionale ». Source : http://www.rinoceros.org/article9589.html

3. Cultiver « en bon père de famille », c’est possible !

Pour conclure sur une note optimiste et « de bon sens », l’étymologie peut nous servir !

« Le bon père de famille », selon la notion juridique de droit civil, est un homme « normalement prudent et diligent, attentif, soucieux, des biens et/ou des intérêts qui lui sont confiés comme s’il s’agissait des siens propres »[i]. Appliqué à l’agriculture, on se demande alors : quel producteur n’a pas le souci de transmettre à ses descendants une terre en bon état et fertile? La notion de « bon sens paysan » prend ici toute son ampleur. Il s’agit en effet pour les paysans de construire et/ou rechercher l’équilibre des agro-éco-systèmes, afin de préserver les ressources naturelles présentent sur le territoire pour les générations futures.

Depuis des millénaires, les paysans de Mésoamérique guidés par leur « bon sens » ont mis au point les techniques de la milpa. Pour nous, cette culture traditionnelle illustre parfaitement le terme « cultiver ».  D’après la définition donnée par le Larousse, il s’agit en agriculture de « donner à des végétaux les soins nécessaires à l’obtention d’une récolte, en assurer la production » ; et dans le sens commun, ce terme signifie  « développer, entretenir une qualité, un don, former », « développer une idée, un sentiment, les faire prospérer », ou « se livrer avec plaisir à une manière d’être ou d’agir»…

A contrario, la monoculture du Chile jalapeño relève pour nous du terme « exploiter ». Toujours d’après le Larousse, exploiter signifie « faire valoir quelque chose, un bien, en tirer parti par le travail productif » ; mais aussi « utiliser avantageusement une qualité, en particulier par le travail, profiter de quelque chose » ou encore « tirer de quelqu’un un profit abusif en le faisant travailler à bon prix, en lui extorquant de l’argent, etc. »…. On comprendra alors en quoi l’ « exploitation » de la terre relève d’un acte immédiat, sans soucis du lendemain.

Entre la dénomination « exploitant agricole » et « agriculteur » (le cultivateur agricole), à vous de choisir….

Nous, on préfère aller plus loin en utilisant le terme de « paysan » (celui qui fait le pays) qui rend hommage à ces hommes et ces femmes qui nous nourrissent depuis l’aube de l’humanité sédentarisée!


[i] Wikipédia

Références :

Eric Keys. 2004. Commercial agriculture as creative destruction or destructive creation: a case study of chili cultivation and plant-pest disease in southern Yucatan region, Land Degrad. Develop, 15: 397-409. Disponible sur internet: www.intersciences.wiley.com

Francisco D. Gurri García, 2006. 25 años de colonización: sobreviviendo y garantizando el futuro en Calakmul.  Ecofronteras. 28: 2-6. Disponible sur internet: http://www.ecosur.mx/ecofronteras/ecofrontera/ecofront28/25aniosdecolonizacion.pdf

Elena Álvarez-Buylla Roces, Areli Carreón García et Adelita San Vicente Tello. 2011. Haciendo milpa: La protección de las semillas y la agricultura campesina, Semillas de Vida. Disponible sur internet: http://www.semillasdevida.org.mx/pdfs/LIBRO_MILPA_WEB.pdf

Lydia et Claude Bourguignon : Il n’y a pas d’agriculture durable sans le respect des lois de la biologie du sol. Disponible sur internet : http://www.terre-humanisme.org/IMG/pdf/8.pdf?PHPSESSID=d53617244ccf42135bb465fbfcd9e376

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