UBPC La Ketty, un “organopónico” d’excellence !

à Caney, Santiago de Cuba

Tania, ingénieure agronome et chef de production dans l’UBPC[i] La Ketty, a été notre guide dans cet organopónico d’excellence situé à 3 km de Santiago de Cuba. Les organopónicos sont LA «  vitrine » de l’agroécologie à Cuba et une des formes les plus connues de l’agriculture urbaine. Ceux-ci combinent une haute productivité sur de petites surfaces avec une grandes diversité de cultures maraîchères, et ce, sans utiliser d’intrants chimiques (dont l’utilisation n’est autorisée qu’en cas d’extrême urgence).

Cet article n’apporte qu’une vision partielle de ce que sont les organopónicos à Cuba. Nous nous contenterons donc de vous résituer ce que nous avons appris durant cette après-midi à Caney et lu sur le sujet (références en fin d’article). N’hésitez pas à nous écrire des commentaires : toutes vos remarques et corrections sont les bienvenues et nous serons heureuses d’y répondre!


 1. Historique et fonctionnement des organopónicos

Période spéciale et souveraineté alimentaire

Avant 1989, l’agriculture urbaine était presque inexistante à Cuba. Sous le gouvernement révolutionnaire, même les citadins les plus pauvres n’avaient pas besoin de cultiver la terre pour leur propre alimentation. En effet, le système étatique de distribution alimentaire garantît, durant 30 ans, une alimentation « adéquate » et « suffisante » à tous les citoyens cubains. Lorsque survint la crise de la « période spéciale », il devint absolument nécessaire d’augmenter la production alimentaire cubaine, qui fût très affectée lors de la chute du camp socialiste (voir article histoire agraire à Cuba).

 Une réponse populaire massive à cette crise survint dans les centres urbains, plus particulièrement à La Havane. Ce nouveau « jardinage urbain » permettait de rapprocher les productions alimentaires des centres de consommation. De plus en plus de personnes se mirent à cultiver dans et autour des habitations : sur les balcons, sur les toits, dans les patios… On commença également à utiliser à des fins alimentaires le moindre espace inoccupé : les « friches urbaines ». Tous ces nouveaux agriculteurs urbains, pour la plupart inexpérimentés, plantaient donc où ils pouvaient, avec les outils dont ils disposaient et avec les semences qu’ils pouvaient trouver…

Le gouvernement comprît très vite l’utilité de soutenir et encadrer cette agriculture urbaine à partir d’un constat : l’agriculture individuelle est plus résiliente face aux changements que l’agriculture étatique et planifiée. Ainsi, il est apparût que l’initiative populaire « paysanne et urbaine » était plus à même de résoudre cette crise alimentaire que le système étatique de distribution alimentaire. Une organisation nationale en charge de l’agriculture urbaine fût donc créée.

Les organopónicos aujourd’hui

Depuis 20 ans, le programme d’agriculture urbaine, mené par des institutions de l’Etat, a été renforcé sur des bases d’agriculture agroécologique. Aujourd’hui, la forme la plus courante d’agriculture urbaine est l’ « organopónico ». Ces structures productives:

  • se développent dans des zones au sol infertile pour l’agriculture. Ils produisent donc dans des « canteros » ou « plates-bandes » remplis avec un mélange de sol et de matière organique.
  • existent sous plusieurs formes et sont  différenciées par leur taille : les grandes d’un hectare ou plus, les moyennes ou « populaires » d’environ 0,5ha et ceux appartenant à des organismes d’état, dont la production est consommée dans les cantines ouvrières.

Les organopónicos ont aujourd’hui un statut bien défini par l’Etat. A ce titre, ils doivent remplir certaines conditions, qui vont dans le sens d’une production horticole raisonnée et agroécologique. Chaque mois, un évaluateur de la ETPP (Estacion Territorial de Protección de Plantas) leur rend visite pour évaluer leurs avancées  selon des indicateurs :

  • d’ordre technique (utilisation de pratiques respectueuses de l’environnement comme la qualité du substrat utilisé, techniques d’irrigations, la lutte biologique, etc.)
  • de gestion (atteinte des objectifs de production fixés l’année antérieure, atteinte d’un rendement moyen de 1,25 kg/m²/mois)
  • sociaux ( liens entre les travailleurs, organisation du syndicat, etc.)

Techniques et pré-requis  pour obtenir le titre d’ « organopónico »

Comme nous venons de le dire, il existe un règlement national définissant la structure, l’ergonomie et certaines des pratiques culturales  qui doivent avoir court dans l’organopónico. En voilà quelques illustrations de ce que l’on a pu observer à La Ketty:

Chaque organopónico doit disposer d’un drapeau du pays et d’un buste de José Marti (héros national et symbole de l’indépendance cubaine). On doit aussi y trouver un « point chaux » pour la désinfection des mains et chaussures pour éviter les contaminations extérieures, selon le principe de la prophylaxie (mieux vaut prévenir que guérir)!

Production de matière organique « in situ » grâce :
– à la lombriculture : digestion par les lombrics de la bagasse (en haut à gauche) et du fumier de bétail pour produire de l’humus (environ 1T/an). Ces matières premières sont achetées aux industries sucrières et aux élevages bovins locaux.
– au compost végétal à partir des débris végétaux et résidus de culture de l’organopónico.
Le substrat de culture final est ainsi composé d’un mélange d’humus lombricole, de compost et de terre.

Chaque organopopónico doit posséder son propre puit. En effet, l’irrigation n’est alors plus uniquement dépendante de l’eau apportée par l’aqueduc de la ville, en cas de grosse sécheresse la production n’est pas mise en péril. En effet, la plupart des cultures nécessitent 2 à 3 arrosages par jours lors de la période sèche.

Préparation du sol et mise en place du système d’irrigation (micro-asperseurs) avant la mise en culture des canteros.

Des jeunes plants sont produits sous serres, pour favoriser leur germination, levée et enracinement, avant leur transplantation dans les canteros. Pour d’autres cultures, le semis se fait directement dans les parterres.

Les canteros sont des parterres permettant de cultiver sur des sols « impropres » à l’agriculture. Ils doivent mesurer 40cm de haut sur 120cm de large, avec un passage de 50cm entre chacun. Ils sont délimités par des tuiles qui retiennent un mélange de matière organique et de terre.

A l’échelle de l’organopónico, un minimum de 18 espèces maraîchères cultivées dans les canteros doit être présent. La rotation de ces cutures doit être pratiquée. L’association de cultures (ou « intercalamiento ») est également obligatoire, à hauteur de 25% minimum de la surface cultivé dans les canteros. Sur cette photo on peut voir deux rangs de haricot vert (culture principale à port haut) entourant un rang de radis (culture secondaire à port bas).

L’utilisation de produits chimiques ne s’y fait qu’en dernier recours, lorsque la récolte est menacée et après autorisation donnée par un expert de l’ETPP. La lutte biologique est ainsi obligatoire pour préserver les cultures des attaques de nuisibles.

En « tête de gondole » de chaque cantero, il doit y avoir 3 types de plantes :
– des plantes aromatiques (répulsives qui repoussent les insectes nuisibles),
– des plantes qui « concentrent » les attaques de nuisibles (car sont la cible privilégiée des insectes), le tournesol ou des céréales comme le maïs et le sorgho.
– des plantes mellifères (qui favorisent la biodiversité et attirent les auxiliaires des cultures)

Utilisation de moyens de lutte et de contrôle biologique des insectes prédateurs des cultures: les pièges de couleur et pièges de miel (hormonaux).

Pulvérisation de préparation à base de macérât de Neem ou de Cardon negro comme répulsif contre les pucerons par exemple.

Tout autour de la parcelle, une barrière vive est plantée et entretenue. Elle sert de coupe vent et contribue à la lutte biologique par le maintient de la biodiversité. Cette barrière biologique peut comprendre à la fois des fruitiers, des arbres et plantes répulsives ou méllifères, des céréales (sorgho, maïs).

2. Un exemple : l’UBPC La Ketty

Jusqu’au début de la période spéciale, ce terrain de 0,7 ha était un « jardin étatique ». En 1996, il devient l’organopónico « la Ketty » (le premier de la ville de Santiago de Cuba, qui en compte aujourd’hui 20). L’ «UBPC La Ketty » est membre de l’ACTAF, organisation qui permet aux travailleurs de recevoir des formations aux techniques agroécologiques, entre autres. Elle est aujourd’hui reconnue comme un « organopónico d’excellence », ce qui lui permet d’obtenir de meilleurs prix et d’être prioritaire sur l’achat de matériel ou de matière organique. En outre, ce titre donne la possibilité aux travailleurs et administrateurs de participer à des rencontres dans d’autres provinces.

Organisation sociale

L’UBPC « la Ketty » fonctionne comme une coopérative. Le conseil d’administration gère l’UBPC et l’assemblée générale des travailleurs se réunie une fois par mois pour prendre des décisions sur la base 1 homme = 1 voix. Les travailleurs (à l’exception des administrateurs) sont tous adhérents du syndicat. Ce dernier n’a pas ici de vocation politique mais il est l’instance interne à l’organopónico permettant aux travailleurs de se défendre en cas de litige.

Comme en atteste le « mural » (qui met par exemple en avant le « travailleur du mois » élu par les membres du syndicat), tout est fait pour « stimuler » le travail bien fait, pour impliquer les travailleurs dans la vie de l’entreprise… Outre le fait que cela soit partie intégrante de la « société du mérite à la cubaine », ce genre de stimuli internes à l’entreprise agricole existe notamment pour contrer un problème important : l’instabilité de la main d’œuvre qui fragilise la structure de production… En effet, la plupart des travailleurs, attirés par des salaires intéressants mais rebutés par la pénibilité du travail, ne restent que pour quelques mois, voire quelques semaines.

Commercialisation et revenus

L’Etat fixe les prix de vente de chaque produit agricole en fonction de l’époque de production et du type d’acheteur. Par exemple, les organopónicos doivent vendre à des tarifs préférentiels entre 30 et 40% de leur production aux cantines scolaires et autres structures sociales (hôpitaux, maternités…). Pour les ménages, les prix sont généralement stables. Il n’y a donc à Cuba que très peu de spéculation sur les productions nationales maraîchères : cela met à l’abri consommateurs et producteurs ; d’où des rémunérations annuelles pour les agriculteurs qui se maintiennent d’une année à l’autre et qui sont relativement élevées.

Une partie des produits de la vente sont redistribués aux coopérateurs au prorata de leurs heures de travail, une autre partie est allouée au fonctionnement de la coopérative. Au sein de l’UBPC « la Ketty », les revenus mensuels, varient entre 2000 et 4000 pesos par personne (soit entre 64 et 128 euros, en fonction de la saison de production). Cette rémunération représente 3 à 5 fois le salaire du directeur de l’université de Santiago que nous avons rencontré. Grâce à cette petite comparaison, on se rend bien compte du fait que travailler la terre peut être beaucoup plus lucratif à Cuba qu’un travail d’enseignant-chercheur fonctionnaire…

Cela devrait motiver plus de cubains à cultiver la terre, en ville comme ailleurs… C’est le cas puisque certains particuliers se mettent à imiter les organopónicos et cultivent de manière individuelle dans leurs patios ou sur les toits. D’autant plus que depuis peu, un producteur particulier est autorisé à vendre en direct sa production (sans passer par des structures étatiques de commercialisation).

Aussi, le marché de fruits et légumes est loin d’être saturé et peut donc accueillir ces nouveaux producteurs urbains ! La preuve : il n’y a que peu de surproduction au sein des organopónicos, toute la production est vendue… Cela reflète les problèmes d’approvisionnement des zones urbaines en produits frais. Nous avons pu observer les files d’attente qui se forment entre 9h et 10h du matin devant les points de vente de l’agriculture urbaine.  Passés ces horaires, ils ne rouvrent pas l’après-midi puisque les étals sont déjà vides…

Références :

Altieri A. Miguel and Al., 1999, The greening of the barrios – Urban agriculture for food security in Cuba, Agriculture and Human Values n°16, p131–140

Dr. Santiago Rodríguez Castellón, 2002, La agricultura urbana y la producción de alimentos – la experiencia de Cuba

Dra. Angelina Herrera Sorzano, 2009, Impacto de la agricultura urbana en Cuba, Revista Novedades en Población Año 5 N°9

Murphy Catherine, 1999, Cultivating Havana – Urban Agriculture and Food Security in the Years of Crisis, Development report n°12, Institute for Food and Development Policy


[i] UBPC = Unité de Base de Production en Coopérative (voir article histoire agraire et agroécologie à Cuba)

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4 réflexions au sujet de « UBPC La Ketty, un “organopónico” d’excellence ! »

  1. Passionnant, et particulièrement encourageant, au vu des résultats. Combien une petite structure de ce type emploie-t-elle de personnes?
    Par ailleurs, est-il possible d’envoyer le lien de votre blog à des amis particulièrement intéressés?
    Bravo, continuez comme ça, mais n’oubliez pas de vous amuser, tout cela est bien sérieux…
    Richard

    • Merci beaucoup pour ces commentaires élogieux, on essaye de faire de notre mieux!
      Cet organoponico fonctionne comme une coopérative et comptait lors de notre visite 16 membres dont un vendeur. Cela peut être surprenant qu’autant de personnes travaillent sur moins de 1ha. Mais il ne faut pas oublié que ce mode de production « intensif » (le terme intensif signifie très productif sur de petites surfaces) demande une forte consommation de main d’oeuvre.

      Non seulement il est possible de faire partager notre blog, mais c’est même très hautement recommandé!!!
      Notre but est de partager notre blog et nos expériences avec le plus de monde possible, et d’apporter notre (petite) contribution pour un changement de paradigme productif et de fonctionnement de la société!

      Merci pour la future publicité, et n’hésitez pas à nous poser toutes les questions soulevées à la lecture de nos articles ou au visionnage de nos films!

      Agroécologiquement vôtre

      Caroline et Manon

  2. Bonjour Caroline et Manon,
    Tout d’abord bravo pour votre blog et tout particulièrement pour votre travail de rendu sur les organopónico que j’ai trouvé passionnant.
    Je suis élève ingénieur en troisième année à l’ISTOM, école d’agro développement international, et je recherche actuellement un stage pour une durée de 3 à 4 mois.
    J’ai donc quelques questions à vous soumettre:
    Pensez vous qu’une telle structure peut être assimilable à une entreprise indépendante? Tel que l’on peut l’imaginer dans nos régions?
    Ont ils des projets en cours ou à venir d’expansion ou d’amélioration? Accueillent ils des stagiaires?
    Avez vous connaissance de projets similaires dans le domaine de l’agro foresterie?

    Merci de consacrer de votre temps à la lecture de ce commentaire et encore bravo pour ce blog!
    Dans l’attente de vos réponses.

    Agroécologiquement vôtre,
    JOJOT Guillaume

    • Salut Guillaume
      Merci pour ton commentaire, ça nous fait à chaque fois autant plaisir de partager cette expérience!
      Tout d’abord, veux-tu absolument partir en stage à Cuba? Nous avons un ami qui a tenté l’expérience et ça n’a franchement pas été un succès de part les lourdeurs et la lenteur de l’administration cubaine. Je te déconseille donc d’essayer de choisir une structure cubaine pour faire ton stage.
      Ou alors, essaye plutôt de trouver une structure française qui t’encadre pour ce stage à cuba, comme une ONG ou une fondation par exemple… ton visa sera plus facile à obtenir en tant que volontaire…
      On a pu voir de l’agroforesterie chez Omar Gonzales (voir notre article « un ambassadeur de la Moringa à Cuba ») mais il s’agit d’un paysan, il ne pourra pas te prendre comme stagiaire…
      si ça t’intéresse je peux te passer le contact (par email) de Mathieu, le copain qui faisais du volontariat dans le projet de permaculture à Matanzas (voir l’article Jardin de Bellamar). Il pourra te conseiller mieux que nous sur les démarches à faire!
      Bonne continuation à toi, au plaisir de te lire!

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