Histoire agraire et émergence de l’agroécologie à Cuba

Pour mieux comprendre l’apparition, l’évolution et la place actuelle de l’agroécologie à Cuba, nous allons vous donner un aperçu de l’histoire agraire cubaine.

Révolution socialiste et « révolution verte » (1959 à 1990)

Durant l’époque coloniale et postcoloniale, le modèle agricole cubain est très largement tourné vers l’exportation de sucre vers l’Europe et les Etats Unis.

En 1959, la révolution menée par Fidel Castro a pour objectif de rompre avec cette structuration coloniale de l’agriculture. Le gouvernement révolutionnaire met très vite en place une première réforme agraire (1959), qui sera suivie d’une deuxième en 1963. Les grandes résolutions prises alors sont : la suppression des grands domaines privés, la limitation de la propriété de la terre à 67 hectares par individu et la conversion des « latifundium » en fermes d’Etat  ou en fermes militaires. Les fermes d’Etat, gérées par le Ministère du Sucre (MINAZ ), sont dédiées aux cultures d’exportation (canne à sucre, tabac et agrumes) et aux grandes cultures (riz et banane principalement). Les fermes militaires sont gérées par le Ministère des Forces Armées (MINFAR).

Dès cette époque, en plus des fermes étatiques et militaires, émergent différentes sortes de coopératives :

        Les CPA (Coopérative de Production Agricole et d’Elevage) permettent aux propriétaires terriens de mettre leurs terres en commun. Ils récupèrent les bénéfices de la coopérative au prorata des terres mises à disposition.

            Les CCS (Coopérative de Crédit et de Services) fonctionnent différemment : les terres ne sont pas mises en communs mais le matériel agricole, les services de crédit et de commercialisation sont gérés par la coopérative. Ce système fonctionne sur l’entraide, l’échange de connaissances et de techniques entre les producteurs.

Dès la première heure de la révolution cubaine, l’URSS ouvre grand ses bras au gouvernement révolutionnaire. Ce dernier, pris en étau par l’embargo américain, accepte bien volontiers cette aide extérieure inespérée.

De 1960 à 1980, Cuba, comme le reste du monde, connaît sa révolution verte. Grâce à l’appui de l’Union Soviétique le pays connaît une période de développement important et goûte aux « bienfaits » des nouveaux paquets technologiques en vigueur : emploi de pesticides, mécanisation de l’agriculture, utilisation de variétés améliorées, etc. En effet, le secteur sucrier (le plus important pour l’économie cubaine à cette époque) trouvait son principal débouché en URSS. En échange, le bloc soviétique garantissait à Cuba ces « paquets technologiques » ainsi qu’une grande partie de son alimentation à bas prix.

« Période spéciale » et retour vers le futur (1990 à 1996)

Dans les années 1980 à 1990, le monde scientifique cubain commence à réagir face aux problèmes causés par l’agriculture chimique : les rendements commencent à baisser, les sols se dégradent, etc. On remet alors en cause les principes de la révolution verte et la recherche s’oriente progressivement vers une agriculture « durable », embryon de l’agroécologie.

Suite à l’effondrement de l’URSS en 1990, survient alors la bien nommée « période spéciale ». Cuba n’est plus sous « intraveineuse » soviétique. Le pays connaît alors une grave crise à la fois alimentaire et économique : l’importation d’aliments dépendaient presque entièrement de cet appui extérieur et le secteur sucrier n’ayant plus d’acheteur ne permet plus de créer des devises. Le gouvernement cubain doit réagir pour faire face à la première urgence : nourrir le peuple. La souveraineté alimentaire devient un objectif clé pour la préservation de la révolution et la monoculture sucrière est partiellement délaissée. Mais comment produire l’alimentation pour tout un peuple lorsque l’accès aux intrants est très difficile (l’embargo étant toujours d’actualité) ?

Lors de cette période de disette et de coupes budgétaires (notamment dans les salaires), un important exode urbain se met en place. Beaucoup de cubains quittent les villes pour retourner à la campagne, dans le but de se rapprocher des zones de productions alimentaire. L’Etat favorise ce processus en 1994 en donnant l’usufruit de terres étatiques à plus de 140 000 familles : c’est la création des UBPC (Unité de Base de Production et de Commercialisation), qui ont un fonctionnement coopératif.

L’Etat planificateur prône alors la diversification des cultures, tente de rapprocher les productions alimentaires des centres urbains (notamment grâce aux « organopónicos ») et  incite tout un chacun à produire des aliments, et ce, même sur le plus petit lopin de terre (avec le programme « arroz popular » par exemple).

Par dépit ou par nécessité, des techniques alternatives à l’usage des intrants importés (fertilisants, pesticides, carburant, etc.) trouvent échos dans les campagnes cubaines. Les « campesinos » se voient dans l’obligation de cultiver la terre sans avoir recours aux intrants chimiques, les « technologies du pauvre » (comme les engrais verts, la lombriculture pour la production d’humus, la traction animale, etc.) refont largement surface. L’agriculture paysanne cubaine devient donc plus écologique.

Finalement, ce changement dans les pratiques agricoles n’est pas dû à une prise de conscience écologique, mais il répond aux besoins d’alors. A la fin de cette période, l’agroécologie semble s’imposer comme solution alternative pour tous : les paysans, les scientifiques et l’Etat.

« Réanimation de l’économie » et renforcement de l’agroécologie (1996 à …)

L’économie cubaine reprend petit à petit son souffle, notamment grâce à des partenariats avec d’autres pays, comme le Venezuela de Chavez.

Durant cette troisième période, toujours d’actualité, les intrants chimiques ont peu à peu été remplacés par des techniques de lutte biologique (utilisation des micro-organismes efficients, auxiliaires de cultures, macéras de plantes, pièges à phéromones, etc.). Cette conversion à horizon agroécologique (le terme est aujourd’hui couramment utilisé à cuba), se base sur une intégration toujours plus importante des fermes, entre agriculture et élevage et où les rotations et associations de cultures deviennent la norme. Cette étape importante a définitivement consolidé la base d’une agriculture durable et soutenable, permettant de garder une ligne de mire agroécologique dans les politiques agricoles sur le long terme.

Cependant, cela est surtout vrai pour l’agriculture urbaine et péri-urbaine centrée sur la production alimentaire. Pour les productions à caractère économique (principalement dans les fermes d’Etat et militaires), l’agriculture chimique et productiviste reste très fortement ancrée. De plus, l’accès à ces techniques de lutte biologique est parfois difficile pour les paysans éloignés des centres où sont conçus ces produits de lutte.

Aussi, d’après l’ANAP (Association Nationale des Petits Agriculteurs), cette transition écologique n’est pas accompagnée d’une méthodologie sociale suffisante : comme nous venons de l’expliquer, il manquait un processus pour atteindre l’adoption de ces techniques dans de nombreuses familles paysannes. De ce constat, l’ANAP met en place en 1997 le mouvement « campesino a campesino » (CAC), en s’inspirant de ce qui existe déjà en Amérique centrale. Cette méthode, est basée sur la transmission horizontale des connaissances et sur la créativité des paysans à trouver des solutions à leurs propres problèmes. Lors des échanges organisés par ce mouvement, il s’agit aussi d’incorporer les traditions et les innovations paysannes pour les additionner aux résultats de la recherche scientifique en agroécologie. Notons qu’un  « mouvement agroécologique campesino a campesino» (MACAC) a été créé, qui réunissait en 2009 plus de 110 000 familles (sur 250 000 familles d’agriculteurs).

Plus récemment, une nouvelle mesure de redistribution des terres est mise en place, via la loi 259 de 2008. Cette loi permet à tout un chacun, agriculteur ou non, de disposer d’un lopin de terre, prêté en usufruit par l’Etat, pour la production alimentaire et sans obligation d’appartenir à une coopérative. Cela traduit la prise de conscience de la part de l’Etat du manque de souveraineté alimentaire du pays ; en effet, il apparaît que favoriser une agriculture « entreprenariale » ou « individuelle » est plus efficace que l’agriculture entièrement gérée par l’Etat pour atteindre une production alimentaire suffisante.

 

Références :

– Compte-rendu des rencontres sur la sécurité alimentaire à Cuba, organisées par l’association « Montpellier Cuba Solidarité » à Montpellier 14-19 novembre 2011

–  Entretien à La Habana avec Luis Vasquez, chercheur à l’INISAV (Instituto Nacional de Investigación de Sanidad Vegetal) et membre de la SOCLA (Sociedad Científica Latinoamericana de Agroecología).

–  Revue : Braulio Machín Sosa et al. 2011. Revolución agroecológica : el movimiento de campesino a campesino de la ANAP en Cuba. Ed. ANAP et Via campesina

–  Publication : J.M. Febles-González et al. 2011. Cuban agricultural policy in the last 25 years. From Conventional to organic agriculture in Land Use Policy 28 (2011). pp 723–735.

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