Agroécologie et développement endogène en Bolivie : un nouveau paradigme ?

La Bolivie est un pays où les petits paysans indigènes, « pueblo originario », ont réussi à conserver des traditions agricoles fortes, basées sur le respect de la terre et le renouvellement de sa fertilité ; et cela, malgré des siècles de colonisation espagnole suivit d’un capitalisme aux conséquences dévastatrices pour les cultures locales… La petite agriculture bolivienne, que certains considèrent comme étant « archaïque », est aujourd’hui bien plus « écologique » et « durable » que l’agriculture moderne industrialisée.

Pour comprendre l’émergence de l’agroécologie en Bolivie, il nous apparaît indispensable de s’intéresser d’abord à l’histoire agraire du pays, qui a forgé la structuration actuelle du monde rural. Comme dans tous les pays latino-américains,  cette histoire est avant tout liée aux luttes paysannes pour la terre, « question de vie ou de mort » pour tout un peuple dont la vie quotidienne s’articule autour d’une petite agriculture de subsistance.

Dans ce contexte, où le droit au foncier est une question centrale, l’agroécologie s’est érigée en nouveau paradigme, alternative au modèle occidental du développement. Cette « agroécologie du sud » vise avant tout à revaloriser les savoirs des paysans, malheureusement dénigrés par la société moderne, selon le concept d’un « développement endogène ».

1)     Une population avant tout rurale

La Bolivie est un des pays d’Amérique latine où la population active se dédie avant tout à l’agriculture. La majorité de la population est donc rurale, principalement concentrée dans l’altiplano et les vallées inter-andines.

La société rurale bolivienne présente de nombreuses contradictions, puisque comme dans la plupart des pays latino-américains, elle souffre de la dichotomie latifundio-minifundio.

Bleu : Altiplano (La Paz, Oruro, Potosí)
Rouge : Bolivie sub-andine (Cochabamba, Chuquisaca, Tarija)
Vert: Plaines tropicales (Santa Cruz, Beni, Pando)

D’une part, le « paysan bolivien » est principalement représenté par des aymaras ou quechuas. Il pratique une agriculture traditionnelle dans des régions aux conditions climatiques extrêmes. Les caractéristiques principales qui définissent ce paysan sont sa « pauvreté » (toute relative), la gestion de technologies traditionnelles productives et des ressources naturelles, leur savoir relatif à l’usage d’indicateurs climatiques pour définir un calendrier agricole et d’autres connaissances qui font références à la nature « extra-humaine » (rites, croyances, religions…). La majorité de ces familles dispose de moins de 5 ha de terres (minifundio) : elles représentent 68% des unités agricoles alors qu’elles ne détiennent que 1,43% des terres.

D’autre part, on peut rencontrer en Bolivie des paysans minifundistes du tropique et subtropique (nord et orient bolivien). Ils appartiennent à plus de 30 groupes ethniques, mais au contraire des paysans indigènes de l’altiplano, ils ont une position subalterne dans la société (notamment par rapport aux groupes de forestiers, d’éleveurs et de commerçants de ces régions). Chaque famille dispose de 5 à 20 ha de terres, la plupart du temps marginalisées (enclavées et peu propices à l’agriculture). Le peuple indigène des terres de l’orient semble mieux « doté » que les paysans de l’altiplano, mais le manque d’appui gouvernemental et de capital empêche ce type de paysans de développer un usage plus intensif de la terre. Ils représentent 18,4% du total des producteurs et ne concentrent que 2,28% de la terre.

Enfin, la majorité de la terre est concentrée dans les mains des entreprises agroindustrielles de l’oriente et des grandes fermes d’élevage des régions du Beni, de Santa Cruz et du Chaco. Ces entreprises agricoles, systématiquement appuyées par l’Etat, maintiennent un usage extensif de la terre et n’ont pas réussit la “modernisation technologique ». Elles sont caractérisées par une surexploitation de la force de travail qu’elles utilisent (propre au capitalisme). Les conséquences de ce type d’agriculture sont déjà bien visibles : détérioration des sols tout en privant une multitude de petit producteurs d’un accès à la terre.

Finalement, un long processus historique a donné naissance à ce que l’on appelle la « formule trinitaire de l’agriculture bolivienne », opposant : agriculture entreprenariale, agriculture paysanne des hautes terres et agriculture paysanne de l’oriente.

2)  Un peu d’histoire : les conflits fonciers au cœur de la société bolivienne

Afin de comprendre pourquoi le peuple bolivien présente aujourd’hui encore une forte caractéristique rurale, intéressons-nous à l’histoire agraire du pays.

Une société féodale

A partir de l’implantation du colonialisme au 16ème siècle, jusqu’à son éviction lors de la première moitié du 20ème siècle, les sociétés paysannes de Bolivie ont été soumises à des classes oligarchiques qui ont fait peu ou rien pour le développement du secteur agricole. Elles dirigeaient au contraire leur attention vers l’exploitation de minerais.

Cette époque se caractérise par un mode de production latifundiste (constitué par de grands propriétaires terriens), basé sur un système féodal de monopolisation de la terre. Il s’agissait donc d’un système largement inégalitaire, où les “serfs” étaient « payés » en terre, logement et alimentation.

Politiquement, cette société se caractérisait par un roi faible et une noblesse indépendante, qui considérait les peuples « originaires » de cette époque comme de simples pions, journaliers sans droits et parfois même simples esclaves des fameuses encomiendas qui étaient au service de la couronne espagnole.

Durant cette longue période d’occupation, les peuples originaires de l’altiplano bolivien ont subsisté face aux grandes propriétés agricoles, maintenant tant bien que mal leur agriculture traditionnelle. Dans les terres basses de l’orient bolivien, les peuples indigènes ont été réduits à un quart de leur population initiale (de 1 million à 250 000 individus). En règle générale, ils furent marginalisés vers les forêts et les terres peu aptes à l’élevage et l’agriculture. Ce n’est que depuis les années 1980 que ces peuples sont considérés comme partie intégrante de la société agraire bolivienne.

Mouvements sociaux et réforme agraire de 1953…

Lors de la première moitié du XXème siècle, des mouvements sociaux émergent en Bolivie, comme conséquence directe du choc entre les communautés andines, qui ont évolué de manière endogène, et le développement de l’économie capitaliste en plein processus d’expansion.

Commença alors une véritable lutte révolutionnaire. Des milliers de paysans et mineurs, majoritairement des aymaras et quechuas de l’altiplano et des vallées inter-andines, fatigués par la prédominance de la servitude dans la société bolivienne, prirent par la force et occupèrent les grandes haciendas. Cela entraîna une révolte populaire qui mena au pouvoir le MNR (Mouvement National Révolutionnaire), en avril 1952.

Ce nouveau gouvernement révolutionnaire n’eût d’autres choix que de mener une réforme agraire (loi promulguée le 2 août 1953), permettant, entre autre, de légaliser cette prise de force des grandes propriétés terriennes. Cette réforme agraire, dont la consigne était « La tierra es de quien la trabaja » (La terre appartient à celui qui la travaille, slogan inspiré de la révolution méxicaine), visait plusieurs objectifs : l’abolition totale de la servitude paysanne, l’élimination des latifundios et haciendas, la dotation de terres aux paysans qui n’en possédaient pas et la dévolution aux communautés indigènes des terres qui leur furent usurpées.

Cette réforme de 1953 influa de manière fondamentale sur le développement de l’agriculture bolivienne, mais ses effets sont encore discutés aujourd’hui .

Mais, cette réforme agraire servît incontestablement à renforcer le mouvement politique des paysans boliviens, l’organisation en syndicats (appuyée et encouragée par le MNR) et la participation des Aymaras et des Quechuas dans la production et la commercialisation des produits de façon libre et indépendante. 

… et ses conséquences

Mais, malgré ces objectifs prometteurs, la redistribution des propriétés agricoles fut très inégalitaire selon les régions. La réforme ne s’est appliquée qu’à l’altiplano et aux vallées inter-andines, laissant de côté les milliers de petits paysans du nord et de l’orient bolivien (notamment les régions d’Alto Beni, Chiquitanía et Chaco). Dans l’altiplano, la réforme permît très rapidement une redistribution des terres, donnant lieu 50 ans plus tard à une toute nouvelle structure extra-minifundiste (puisque par voie héréditaire, les parcelles ont été divisées entre tous les fils, généralement nombreux !). Celle-ci ne permet aujourd’hui qu’une petite agriculture de subsistance face à une pression démographique toujours plus importante.

Ce fut aussi une réforme à deux vitesses. D’un côté, elle a réussi à éliminer la plupart des grandes propriétés foncières (haciendas) qui dataient de l´époque coloniale, mais de l’autre, elle a favorisé l´apparition de nouveaux latifundios dans les terres basses du pays (notamment dans la région orientale tropicale, déclarée front de colonisation foncière, où quelques milliers de familles se sont reparties plus de 50 millions d´hectares). En effet, sur le papier, n’importe quel citoyen pouvait accéder à une dotation de terre dans l’orient et le nord bolivien. Dans les faits, la réforme agraire a généré un accaparement et une concentration des terres dans ces régions : la distribution des terres fut corrompue par les gouvernements successifs (notamment le gouvernement militaire de 1973) et s’est transformée en monnaie d’échange pour des faveurs politiques…

Cela fut un des éléments déclencheurs de la crise politique de 1992, qui conduisit à une nouvelle loi de réforme agraire : la Loi de l’Institut National de la Réforme Agraire (INRA) en 1996.

Réforme INRA de 1996

La loi INRA, en tant que nouvelle politique de la terre, visait à corriger les injustices de la redistribution des terres à travers un processus « d’assainissement » (processus technico-juridique visant à régulariser et perfectionner le droit de la propriété agraire), suivi d’un processus de dotation à ceux qui ne disposaient toujours pas de terres ou ceux qui en disposaient de manière insuffisante.

Mais ce nouveau cadre légal interdisait de facto les asentamientos (campements, occupations) de terres par les petits paysans, puisque le gouvernement devait d’abord réaliser le processus d’assainissement, servant à déterminer quelles étaient les terres disponibles pour la redistribution. Cela verrouilla donc la « soupape de décompression » dont disposaient les paysans, laissant ineffective la consigne « la terre appartient à celui qui la travaille ».

Après plusieurs années d’application de la loi INRA, les objectifs annoncés n’ont, une fois encore, pas été accomplis et les conflits fonciers n’ont pas été résolus (du fait de la lenteur du processus et du manque de transparence dans l’application de la loi). Pendant ce temps, des milliers d’indigènes et de paysans sans terres déambulent dans les rues des villes boliviennes, souvent condamnés à la mendicité ou aux travaux esclavagisant malheureusement toujours en vigueur… Révoltés par tant d’injustice, des paysans et travailleurs pauvres de Bolivie ont initié un nouveau processus d’occupation des haciendas abandonnées pour récupérer leur droit fondamental : l’accès à la terre. Cette situation conduisit à la naissance du mouvement des Travailleurs Paysans Sans Terres de Bolivie (MST-B) le 9 juillet 2000, qui impose aujourd’hui une réforme agraire « depuis la base » et exige une application de la loi de manière transparente pour la résolution des conflits.

Un nouveau gouvernement « progressiste »

Le droit à la terre est la revendication centrale de nombreux mouvements sociaux qui représentent les secteurs paysans et indigènes ; ces dernières années, le contexte du néolibéralisme agressif a favorisé l’apparition de nouveaux acteurs et de nouveaux scénarii sociaux, politiques et économiques. Les mouvements sociaux de plus en plus importants (organisations indigènes, des peuples originaires et paysannes) occupent toujours plus l’espace médiatique et politique bolivien. Ils ont conduits au processus démocratique de la refondation de l’Etat (via une assemblée constituante), en élisant à la tête de l’Etat Evo Morales, leader du Mouvement Au Socialisme (MAS) et des peuples indigènes originaires et paysans de Bolivie et d’Amérique latine.

Ce gouvernement « progressiste » a initié un processus d’évolution sociétale dans lequel « le communautaire » est devenu le dénominateur commun à tous les thèmes liés à ce changement. En 2009, la « Constitution Politique de l’Etat Plurinational » (CPEP) fût approuvée, traduisant sur le plan politique les multiples luttes et espérances des nations et peuples originaires, indigènes et paysans, qui occupent majoritairement les espaces ruraux et urbains.

3) Naissance d’une « agroécologie du Sud »

Depuis 25 ans, les politiques néolibérales ont agravé et assombrit le panorama de vie des peuples, en Bolivie comme ailleurs. Ce modèle capitaliste a achevé de transformer le monde rural, avec les conséquences qu’on connaît aujourd’hui. Mais, au delà d’un changement sur les pratiques agricoles, le dogme de la modernisation a profondément affecté les mentalités, entraînant une perte d’identité culturelle :

“Dans la société bolivienne, la culture indigène se caractérise par le « retard », la pauvreté, l’ignorance. Certaines communautés indigènes considèrent que les causes de leur pauvreté sont justement leur culture traditionnelle et leur vision du monde. Ils sentent la nécessité d’apprendre du monde extérieur et de lui ressembler, dénigrant du même coup leurs propres croyances et identité, processus indispensable pour sortir de leur pauvreté et de l’exlusion sociale”

Cesar Escobar, Agruco – coordinateur Amérique latine de la revue COMPAS

Il existe donc une divergence presque “irréconciliable” entre modernisation et traditionnalisme. D’après Dora Ponce, chercheur au sein d’AGRUCO, la modernisation prétend rompre avec le système social paysan pour établir de nouvelles formes d’agriculture et d’organisation sociale. Pour elle, la vision actuelle du développement rural en Bolivie reprend ces principes de modernisation et n’entend pas reconnaître l’importance des savoirs paysans et la gestion des ressources naturelles existantes. Les stratégies paysannes permettant d’assurer la reproduction des espèces et garantir une coévolution harmonieuse entre société et nature ne sont pas non plus prises en compte.

Et c’est là qu’intervient l’agroécologie.

Le « paradigme de l’agroécologie » nécessite des outils thérioques destinés à contrecarrer le développement du capitalisme pour retrouver cette équilibre société-environnement si cher aux peuples andins. Cela signifie que l’agroécologie doit être une science intégrale, qui ne se focalise pas seulement sur les sciences naturelles et sociales au sens strict, mais qui étudie aussi les relations société-environnement. Pour qu’un changement de paradigme s’opère, l’agroécologie doit aussi se trouver des applications politiques et philosophiques, qui faciliteront la mise en relation de toutes les disciplines scientifiques.

Comme exemple concret de l’évolution de ce nouveau paradigme en Bolivie, le cas d’AGRUCO est une expérience institutionnelle réussie. L’université de Mayor de San Simón de Cochabamba héberge aujourd’hui un centre universitaire d’excellence : AGRUCO ou « Agroecología Universidad Cochabamba ». C’est une expérience pionnière qui a développé, en 25 ans d’existence,  une conception de « l’agroécologie et du développement endogène durable pour vivre bien ».

Cette aventure visionnaire commença au sein de la fondation Pro-Bolivia, alors propriétaire de la Ferme Modèle Pairumani, dans laquelle fut mis en place le « Projet Agrobiologique Cochabamba » de 1979 à 1984. Ce projet introduisit des techniques européennes d’agrobiologie qui obtinrent d’excellents résultats, mais celles-ci restaient confinées à cette ferme modèle, c’est-à-dire loin des pratiques agricoles paysannes et encore plus loin des pratiques communautaires.

En 1985, ce projet évolua donc en « Agroecología Universidad Cochabamba, AGRUCO », institution académique qui compta dès le début 4 domaines d’action : la recherche scientifique, la production, l’ « extension » (qui devint plus tard l’intégration sociale) et la formation et divulgation. Depuis lors, AGRUCO mène un processus societal revalorisant et réactualisant les savoirs et les technologies endogènes propres, c’est-à-dire les savoirs des nations indigènes, originaires et paysannes. Ce processus a mis en évidence le fait que la technologie occidentale a été un instrument de colonisation et de paupérisation de la société.

Depuis 25 ans, le projet AGRUCO est axé autour de 2 principes directeurs : la transdisciplinarité et l’interculturalité. Ceux-ci ont permis de développer de nouveaux paradigmes académiques : l´agroécologie, en tant que science interdisciplinaire, et le développement endogène, en tant qu’outil permettant la réappropriation de l’identité culturelle bolivienne.

Dans le nouveau contexte pluri-national bolivien toujours en construction, AGRUCO joue aujourd’hui un rôle politique important. Véritable force de proposition, l’université tente d’ériger en principe fondateur de l’Etat plurinational : « l’agroécologie et le développement endogène durable pour vivre bien ».


 

Références : 

 

Danilo Paz Ballivián, 2003. Medio siglo de Reforma Agraria boliviana. Proceso agrario en Bolivia y America latina, 50 años de reforma agraria en Bolivia. Plural editores, La Paz, Bolivia. pp 53-62.

 

Ermelinda Fernandez Bamba, 2003. La reforma agraria en Bolivia y el MST. Proceso agrario en Bolivia y America latina, 50 años de reforma agraria en Bolivia. Plural editores, La Paz, Bolivia. pp 191-200.

 

Freddy Delgado (ed.), 2011. Agroecología y desarollo endógeno sustentable para vivir bien, 25 años de las experiencas de Agruco. Cochabamba, Bolivia.

 

Fundación Tierra (ed.), 2010. Territorios indígenas originarios campesinos en Bolivia, Entre la Lomas santa y la Pachamama. Bolivia. pp 9-21.

 

Neslon Taipe Ponce, 2002. Agroecología y agricultura campesina sostenible en los Andes bolivianos ; El caso del ayllu Majasaya  Mujlli, departamento de Cochabamba. Capitulo III : Marco téorico y conceptual. pp41-111.

 

Revista compas, 2008. Desarollo endógeno, n⁰12. Cochabamba, Bolivia.

 

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