Des consomm’acteurs en Equateur !!

« Los alimentos son el vinculo fundamental entre la ciudad y el campo »

“Les aliments sont le lien fondamental entre la ville et la campagne”

A notre arrivée en Equateur nous avons été surprises par l’omniprésence du mot « agroécologie ». On l’entend souvent de la bouche des producteurs, on le retrouve sur certains marchés paysans, dans les programmes et projets d’associations de la société civile et d’ONG, jusque dans les propositions de loi élaborées par la COPISA (voir article : l’Equateur un pays en mouvement) ! Nous avons voulu en savoir plus sur ce mouvement qui prend de l’ampleur depuis 5 ans, particulièrement à Quito, la capitale. Nous avons donc rencontré les organisateurs de marchés agroécologiques, les fondateurs du premier label Bio créé en Equateur et différentes organisations impliquées dans la promotion de l’agroécologie.

1. Débat agroécologie vs agriculture conventionnelle : les consommateurs ont-ils leur mot à dire ?

Outre la présence de ce beau concept un peu partout, le débat fait rage en Equateur, à savoir : l’agroécologie peut-elle être une alternative à l’agriculture conventionnelle ? Des voix s’élèvent pour défaire les idées reçues autour de ce modèle agricole alternatif et pas capitaliste pour deux sous. Certains diront que le modèle agricole proposé par l’agroécologie n’est pas « rentable »… La monoculture (de plus en plus associée aux OGM) ou « brutalité du monde moderne » est, paraît-il, la seule solution pour nourrir la planète tout en soutenant économiquement les agriculteurs. Beaucoup pensent le contraire : les monocultures mènent à une dépendance monétaire (et souvent à l’endettement) et à une baisse de la production (appauvrissement des sols, résistances des ravageurs aux pesticides, etc.) sur le long terme. Au contraire, les polycultures proposées par les « agroécologues » peuvent produire une plus grande diversité d’aliments, de meilleures qualités et ce, sans affecter la terre et l’environnement. Certaines études montrent aussi que l’agriculture familiale agroécologique est plus productive que l’agriculture industrielle en termes de rendement par surface. Enfin, la diversité des plantes cultivées maintient la vie et l’équilibre du sol, le très célèbre « NPK[i] synthétique » devient superflu !!

[i] Cocktail des 3 éléments Azote (N), Phosphore (P), Potassium (K), sensés être la base de l’alimentation des cultures, voir le site internet : http://www.aujardin.info/fiches/npk-signification.php

Cantonnés en bout de la chaîne de production et de commercialisation, nous, consommateurs, ne nous rendons en général pas compte du débat qui a cours… Pire encore, nous ignorons ses conséquences sur l’alimentation de l’humanité et le futur de l’agriculture ! Nous ne connaissons pas les mécanismes du système alimentaire mondial et nous nous sommes de plus en plus éloignés de nos racines paysannes. ET POURTANT, nous avons un grand rôle à jouer puisque nous somme TOUS consommateurs : c’est à nous qu’il incombe d’imposer un changement de paradigme. En changeant peu à peu notre alimentation et nos choix de consommation, nous avons le pouvoir de décider du monde de demain.

On entend souvent : «  les lobbys de l’agro-industrie sont beaucoup trop puissants, jamais il n’existera de politique assez courageuse pour leur mettre des bâtons dans les roues.. » et il est vrai qu’il ne faut pas attendre un changement de la part du monde politique. Mais, si tout un chacun décide de se recentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’alimentation, il est possible d’imposer ce changement de paradigme. Il suffit de se rapprocher de ses voisins producteurs ou tout simplement d’acheter uniquement des produits sains et locaux. Dans ce cas de figure, quel producteur continuera d’utiliser des produits agro-chimiques sur ses cultures ?

Fort heureusement, il existe en Equateur et ailleurs dans le monde des mouvements citoyens de consommateurs responsables, ou « consom’acteur » c’est selon !  (Slow food, AMAP en France, marchés paysans…). Très divers dans la forme, ces mouvements émergent néanmoins autour d’un seul et même objectif : en finir avec le quasi-monopole de quelques entreprises agroindustrielles de production et distribution des aliments. Ce développement monopolistique (en plus de distancier producteurs et consommateurs) provoque au passage : l’exclusion des petits paysans (ou leur « intégration » au système dans des conditions très précaires, « sous contrat »…), des processus accélérés de re-concentration ou d’accaparement de la terre (« néo-latifundio »), la destruction des ressources renouvelables et non renouvelables (car ce modèle est très consommateur en énergie, eau et terre), famines et malnutrition (malgré la glorieuse augmentation des rendements des cultures améliorées à travers le monde…), et j’en passe et des meilleures. Enfin, ce modèle agro-industriel, en théorie garant de l’innocuité des aliments, a démontré ces derniers temps être générateur de problèmes sanitaires sans précédent (vache folle, hormones de croissances, OGM provoquant tumeurs et pathologies lourdes, etc.), scandales qui ont inquiétés les consommateurs de nos pays occidentaux et leur a permis de se réveiller (pour quelques mois au moins !).

Face à cette situation, de nombreux consommateurs et producteurs à travers le monde réagissent et tentent de restaurer la proximité entre production, transformation et consommation comme réponse à la perte de confiance dans les aliments que nous mangeons…. C’est en arrivant à Quito, capitale équatorienne, que nous avons rencontré beaucoup de ces acteurs de la consommation responsable, qui cherchent à promouvoir le modèle de l’agroécologie au sens large, c’est-à-dire incluant la notion d’économie solidaire. Leur but : recréer une relation directe entre producteurs et consommateurs.

Voici quelques exemples que nous avons rencontrés :

Fondation “Utopia” et l’expérience des canastas comunitarias à Riobamba

« Faire le lien entre le monde de l’agroécologie autonome et le monde urbain conscient » !

En 1988, 25 familles du quartier urbain populaire « Primera Constituyente » de Riobamba décident de s’entraider pour assurer leur alimentation : elles feront dorénavant leurs courses auprès de producteurs capables de garantir la qualité de leurs produits au lieu d’avoir recours à un grossiste. C’est la première fois qu’apparaît en Equateur le concept de canastas comunitarias (ou paniers communautaires). Pendant 12 ans, cette expérience prend de l’ampleur, se réplique dans le pays. Une décennie plus tard, des étudiants de l’université d’agronomie de Riobamba se forgent une conscience politique et agroécologique (inspirée et « fortifiée » par le mouvement zapatiste au Mexique, et par le Movimiento de Unidad Plurinacional Pachakutik). Ils décident alors de former un réseau d’action en 1998, le mouvement UTOPIA est né. Ayant eu vent de l’expérience des paniers communautaires restée jusqu’alors très informelle, UTOPIA décide de donner un nouveau souffle à cette expérience. Leur mission est alors toute trouvée :

 « Le défi est celui de créer un monde qui va totalement à contre-courant de celui qui existe aujourd’hui, nous avons besoin d’un changement de paradigme et il doit passer par l’alimentation ! »

Sur la base de la canasta comunitaria de Riobamba, le mouvement UTOPIA organise des conférences et ateliers,  réalise des vidéos de promotion et peu à peu de nouveaux groupes se forment. Le réseau national « Mar, tierra y canasta » voit le jour. Aujourd’hui, ce modèle de panier communautaire est présent dans 5 villes équatoriennes et permet à 555 familles d’acheter « en gros » à 311 producteurs. Le principal intérêt étant bien sûr les économies réalisées pour chaque achat. D’après Roberto Gortaire, coordinateur de la fondation Utopia, ce système génère entre 40 et 85 % d’économie par famille grâce à l’achat en gros, à l’élimination des intermédiaires et au travail bénévole des membres. Aujourd’hui les paniers incluent aussi l’aspect qualitatif : les produits biologiques ou agroécologiques doivent au minimum représenter le tiers du panier et ils doivent être de saison.

Quand le Collectif Agroécologique organise des « Ferias y mercaditos agroecológicos » à Quito…

“Cada vez que comes, ejerces un voto político. Está en tus manos decidir cuales serán los alimentos del futuro.”

« Chaque fois que tu manges, tu exerces un vote politique. Tu peux décider quels seront les aliments du futur. »

Autre expérience et non des moindres : le Collectif Agroécologique, formé en 2007, regroupe plusieurs organisations équatoriennes dont la Fondation Utopia, la Coordinadora Ecuatoriana Agroecologica (CEA), la Corporacion ecuatoriana de agricultores biologicos (PROBIO) et la Red de guardianes de semillas. Ce collectif décide en 2010 de rassembler plusieurs initiatives de marchés alternatifs pour former le réseau des « ferias y mercaditos agroecológicos » de Quito. Celui-ci vise à faire connaître ces initiatives, mais surtout à rapprocher petits producteurs agroécologiques (ou en transition vers ce genre de système de production) et consommateurs solidaires.

Nous nous sommes rendues au « Zapallo verde », coopérative de commercialisation de produits agroécologiques existant depuis 3 ans et membre de ce tout nouveau réseau. Elle se situe au sein de la « Casa del Arbol » dans le quartier de la Floresta à Quito. Le Zapallo verde (ou « courge verte ») se revendique être un espace d’échange plus que de marché. La rencontre entre une quinzaine de producteurs et une quarantaine de consommateurs habitués est hebdomadaire. Tous les mercredis, on y trouve des produits à la demande, mais aussi des paniers prépayés (comme le principe des AMAP en France). On peut s’approvisionner en : fruits et légumes frais, céréales et dérivés, produits laitiers, conserves artisanales et même couches biodégradables ! Les producteurs veillent à insérer dans les paniers « solidaires » des produits peu consommés de nos jours (comme la oca ou la rhubarbe), histoire de les réinstaurer peu à peu dans la diète quotidienne et surtout d’éviter leur disparition des terroirs locaux… D’après Ximena Porras, directrice de cette coopérative, les prix pratiqués (qui ne sont pas plus élevés que ceux des supermarchés équatoriens) sont un bénéfice net pour les producteurs ; côté consommateur, ce sont des prix justes pour des produits de qualité. Chacun y trouve son compte, alors pourquoi pas vous ?!

2. La confiance à la base de l’échange 

La plupart des initiatives existantes fonctionnent aujourd’hui encore de manière très informelle, sans certification aucune. D’après les nombreux acteurs de cette consommation responsable, l’absence de « preuves » (de jolis labels en somme) n’est pas un problème. Les expériences existantes sont « confidentielles » : tout le monde se connaît et se fait confiance. Mais dès qu’un changement d’échelle apparaît, succès oblige, les organisations en charge de ces alternatives de commercialisation innovent et mettent en place des Système Participatif de Garanti (SPG) ou Système Interne de Garantie (SIG).

Pourquoi n’utilisent-ils pas la certification conventionnelle octroyée par les quelques entreprises certificatrices internationales, justement spécialisées dans l’agriculture biologique ou le commerce équitable ? Après de nombreuses années d’existence et d’expérience, ce modèle de certification a d’ores et déjà montré ses faiblesses :

  • Coûts élevés de la certification pour les petits producteurs, qui sont souvent subventionnés par les ONG ou leurs acheteurs (traduisant une impossibilité de « faire parti du système » ou une forme de dépendance non souhaité/souhaitable).
  • Multiplication des labels en tout genre, en accord avec les exigences des entreprises de commercialisation. Les certificats ne s’octroient que par produits ou par nature : un seul produit de la ferme – parmi la diversité cultivée – est labélisé, il existe un label spécifique à la culture « biologique », un autre sera dédié au « commerce équitable », …) Cela entraîne donc une multiplication des certifications et des contrôles, soit des coûts pour le producteur qui se multiplient.
  • Certaines entreprises certificatrices s’octroient des pourcentages sur les ventes, révélateur d’une perte d’objectivité puisqu’elles deviennent à la fois juge et partie.
  • Processus de certification et de contrôle assez « faibles » lorsqu’il s’agit de groupes de producteurs ; garantir à 100% la qualité du produit bio ou le fait que le producteur est payé à un prix « équitable » devient impossible !
  • Etc.

Pour toutes ces raisons, certaines organisations équatoriennes mettent en place des systèmes de garanti interne (qui ne sont donc pas « reconnus » par l’Etat, sinon par les consommateurs avertis), basés sur les membres de l’organisation eux-mêmes (regroupant producteurs et consommateurs).

C’est le cas de PROBIO (Organisation Equatorienne des producteurs biologiques), qui, en 2004, a créé un label garantissant la qualité biologique de la production des paysans et paysannes membres de PROBIO. Ce label, en plus de « faire valoir » la qualité auprès des consommateurs, constitue un outil d’échange et d’apprentissage entre les producteurs. Il est octroyé grâce à un processus de certification participatif. Le procédé est simple : PROBIO forme une partie de ses membres à être « veedor » ou « veedora »,  observateur efficace qui ne doit pas juger mais qualifier ce qu’il voit grâce à une diversité d’indicateurs préalablement établis. Dès qu’un producteur membre de PROBIO se sent prêt à certifier sa production (et non un seul produit !!), il fait alors appel à une visite de veedores. Ces derniers émettent un rapport d’inspection avec leurs propres recommandations, qui sera discuté au sein du comité d’éthique de l’organisation (formé en partie par des personnes externes à PROBIO). Ce comité décide d’octroyer ou non la certification. Le certificat est valable durant un an et pourra être renouvelé par le même procédé. En parallèle, le producteur certifié s’engage à recevoir au moins une fois par an des consommateurs dans sa ferme. Pour ces derniers, cela permet d’affirmer leur confiance envers les producteurs. Enfin, c’est surtout un bon moyen d’échanger sur les besoins et nécessités de chacun….

La Red de Guardianes de Semillas (Réseau des Gardiens de Semences) va encore plus loin en proposant un « Système Communautaire de Confiance » basé sur l’amélioration perpétuelle des systèmes de production vers l’agroécologie. En effet, leur modèle de garanti ne se cloisonne pas à un « oui, cette ferme est agroécologique » ou « non, cette ferme n’est pas agroécologique ». Il vise au contraire à encourager les producteurs à s’améliorer de jours en jours, d’années en années, pour atteindre l’intégration de la ferme alors considérée agro-écosystème complexe et équilibré. Le principe est encore très simple : le label octroyé par l’association est en forme de fleur à huit pétales, chaque pétale représentant les conditions requises à la production agroécologique : un pétale représente le caractère local du produit, un autre la culture sans intrants chimiques, un autre le caractère artisanal lorsqu’il s’agit d’un produit transformé, etc.  Après visite (et non « contrôle », ils insistent…) de sa ferme, chaque producteur se voit attribué tel ou tel pétale. C’est pour eux une manière d’avancer pas à pas et surtout de ne pas pénaliser les producteurs désireux de s’améliorer… Du côté consommateur, cette fleur est un moyen ludique et accessible pour faire comprendre ce qu’il se cache derrière le label, pour toujours plus de transparence… Le consommateur pourra alors se rendre compte du travail que les producteurs accomplissent pour répondre à leurs exigences et comprendra un peu mieux les aspects de l’agroécologie… Initiative très récente (initiée en 2011), seuls quelques producteurs se sont lancés dans cette entreprise. Ils commercialisent leurs produits « fleuristiquement » labélisé aux marchés de la Helvirita (à Tumbaco, dans les environs de Quito) et du Zapallo verde (La floresta, à Quito). Mais ce système de garantie ne peut que gagner en popularité. Javier Carrera, président de la Red de Guardianes de Semillas et créateur de ce cette « fleur de garanti », a tenu à offrir gratuitement cet outil à tous les groupes de producteurs et consommateurs souhaitant travailler sur le modèle de l’économie solidaire.

3. Lorsque la politique s’en mêle…

Suite au lancement de la campagne nationale « Come sano y cercano » (« mange sain et local »), le nouveau gouvernement équatorien s’est investi d’une nouvelle mission : répertorier et appuyer les initiatives citoyennes et informelles qui fourmillent un peu partout. Pour cela, le gouvernement de Correa crée en 2011 le CIALCO (« Circuits Courts et Alternatifs de Commercialisation »), hébergé au sein du ministère de l’agriculture. Ce programme gouvernemental vise à penser et proposer des outils de politique publique qui favorisent l’insertion dans les marchés des agricultures familiales à travers des canaux alternatifs de commercialisation. Le CIALCO s’est fixé plusieurs axes de travail : sensibilisation auprès des consommateurs, encourager les systèmes participatifs de garanti (SPG) et lier marchés alternatifs et production agroécologique.

Pour l’instant, le CIALCO se limite à répertorier tout ce qui existe déjà, dans l’optique finale d’institutionnaliser les démarches citoyennes. Et cela n’est pas du goût de tout le monde… Certaines associations civiles voient d’un mauvais œil cette tentative d’accaparement de projets citoyens qui n’ont pas eu besoin de l’aval gouvernemental pour se former. Ils craignent que cette institutionnalisation leur amène plus d’entraves que d’appuis. Et c’est largement compréhensible vu la contradiction qui règne au sein de ce gouvernement de gauche utilisant des moyens de droite… (Voir article Entre agroécologie et souveraineté alimentaire : l’Equateur, un pays en mouvement). Et puis dans un contexte d’élection présidentielle qui approche, ces associations ne savent pas vraiment à quels diables se vouer…

Mais on doit l’avouer, c’est bien la première fois que l’on rencontre une constitution qui intègre et défend les notions de souveraineté alimentaire et de production d’aliments sains. Encourageant, non ?

“Porque los alimentos no son mercancías por que los alimentos garantizan la supervivencia de los seres humanos” (Colectivo Agroecológico)

« Parce que les aliments ne sont pas des marchandises, parce que les aliments garantissent la survie des êtres humains »

 

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Une réflexion sur “Des consomm’acteurs en Equateur !!

  1. Bonjour la0non, je me demandais simplement qu’elle était ta formation et si tu avais un vrai nom, car je trouve ton texte très intéressant et je fais une recherche sur l’autonomie alimentaire des populations équatoriennes.

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